Contemplant les nuages, sur le dos, branche morte balancée par la houle, je m'étais éloigné du rivage. Je ne sais pas combien de temps. Au terme de cette divagation qui aurait pu être de quelques minutes comme de quelques milliards d'années, voire plus, je m'étais remis sur le ventre. Je ne voyais plus la plage. Le courant m'avait emporté. Loin. Tout seul, quelque part sur l'Océan. Loin. (Avais-je seulement 10 ans?) L'angoisse m'a d'abord envahi : perdu, j'allais me noyer, des monstres marins terrifiants, dentus et gluants me guettaient, me tireraient bientôt impitoyablement dans les abysses glauques, mon tombeau. Nageant d'abord de toutes mes forces pour revenir j'eus l'impression que je m'éloignais encore plus, au large, toujours plus loin, au bord de l'épuisement — début de crampes — me remis sur le dos, pour souffler, calmer mon cœur, réfléchir. Réfléchir. À quoi? Revenir vers ce que je rêvais depuis toujours de fuir? Le ciel était devenu menaçant. C'était pourtant le même ciel, le même bleu, les mêmes nuages. Un peu reposé, me remis en route, tranquillement, n'ayant plus rien à perdre et si peu à regagner, abandonnant le crawl pour la nage indienne — ma nage, la nage indienne, depuis — plus adaptée au long cours. Tranquillement. En poussées amples. Ne pensant bientôt plus à rien qu'à ma coulée. Finissant par m'oublier. Alternant avec des périodes de repos relatif sur le dos, juste battant légèrement des pieds pour maintenir le cap et ne pas trop perdre contre le courant. Bientôt, au faîte de l'onde, je revis le rivage. Bientôt vomi par une grosse vague, amas d'algues échoué sur le sable à reprendre mon souffle. Mais ce n'était plus la même plage. Je ne reconnaissais plus les dunes, ni les rochers et il n'y avait personne. Un désert. Le soir tombait. J'étais de nouveau perdu. Après un moment de profond désespoir — je dus même peut-être pleurer un peu — seul au monde, abandonné, du même organe remonta jusqu'à mon cœur d'enfant une onde de joie : enfin seul au monde, libre! Ça ne dura pas longtemps. Ayant repris mon chemin, au petit bonheur, comme Rahan qui faisait tourner son couteau sur une pierre — sauf que je n'avais pas de couteau et pas non plus de pierre — sur la plage déserte, au crépuscule, j'aperçus bientôt venant à ma rencontre une meute bariolée d'adultes énervés.
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mercredi 14 août 2013
dimanche 7 avril 2013
Ça fait tellement longtemps que je n'ai pas vu la mer. La dernière fois, c'était avec Mouchette, en voiture, vers Sète, on était juste passés. Elle n'aimait pas la voiture, Mouchette, elle avait miaulé tout le long, toute tremblante, oreilles couchées, montant même parfois sur la plage avant tenant à peine sur ses pattes. Dès le début de notre périple, elle avait chié et pissé et vomi sur mon pull vert, que j'avais jeté dans la première poubelle de station essence, le même pull vert que je portais quand je l'avais rencontrée et quand on s'était retrouvés elle avait semblé déçue que je n'aie pas pris mon pull vert, comme si je n'étais plus du tout le même, sans cette saloperie de pull vert, comment avais-je pu le garder si longtemps? Elle n'aimait pas voyager. Pas comme dans mes rêves, où elle trottait toujours à mes côtés comme le Milou à Tintin. Et chez les autres, alors, tout son temps aplatie sous les lits. Après, on n'a plus du tout voyagé. C'était un test. Je m'étais dit essayons, pour voir si elle aime ça. Pas du tout. Je la revois, terrorisée, sur la plage avant. Je ne pouvais pas trop descendre la vitre, sinon elle aurait sauté, à la moindre ouverture essayait de forcer le museau, aurait aimé avoir l'épaisseur d'une feuille de papier. Dans la voiture il y avait aussi un copain, qu'on avait récupéré à Agen et qu'on emmenait à Toulouse. Il essayait de la tenir sur ses genoux tant bien que mal. On rigolait. Elle perdait ses poils par poignées. Mais on ne s'est pas arrêtés. Ça avait l'air joli, Sète. Puis on est remontés à Lyon, de nuit, juste Mouchette et moi, il pleuvait. En plus des essuie-glaces qui étalaient le gras sur le pare-brise, tirs tendus d'étoiles filantes, il y avait Mouchette qui se baladait en tremblant, miaulant rauquement sur la plage avant. On avait pris l'autoroute pour que ça aille plus vite. Je me demande encore comment on n'a pas eu d'accident. Je l'attrapais, essayais de la maintenir sur mes genoux, elle se libérait, montait sur le volant, se mettait à hurler, je n'y voyais plus rien. Tout ça pied au plancher. Quand on est finalement arrivés, elle s'est calmée aussitôt. La porte de traboule franchie je l'ai sortie de sa boîte. Reconnaissant son territoire, le labyrinthe, queue en l'air d'un coup comme un cran d'arrêt, me regardant : miaou? Puis a avalé ventre à terre les cinq étages en terrasses en grognant de plaisir, les Grands Espaces retrouvés. Bien deux heures ensuite à faire sa toilette tellement l'aventure l'avait fripée. M'en a pas voulu. Pas du tout dans son caractère. Ronronnant bientôt sur moi, toute propre, tout son long, sa patte sur mon épaule, sphinge de gouttière, sa tête qui d'un coup tombait sur ma poitrine, toute molle, toute chaude. Parfois, elle sursautait, me plantait un peu les griffes, devait rêver. Mais quelle idée, de partir en voyage...mercredi 18 avril 2012
Prisonnier de la mer. Celle de Kellermann, Bernhardt, 1910. Ça fait un moment. J'arrive plus à en sortir. Je le finis, je le reprends, boucle vicieuse, venteuse, qui me ramène au point de départ inexorablement, moi, âme si légère, si finement nervurée, feuille morte tournoyant, jouet du Vent. Nous avions tout ce que le cœur peut désirer. Nous avions des femmes à foison, nous avions à boire, nous avions des tempêtes qui tourbillonnaient à une vitesse de quatre-vingt nœuds. Nous n'avions besoin de rien : merci, passez votre chemin... Ça commence comme ça. Adieu, mes amours, dis-je, l'oreille tendue aux voix, adieu, je reviendrai! Ça finit comme ça. Et alors, je reviens, au début, pas le temps de dire adieu ni ouf! que je suis déjà de retour. Ça ne finit pas. Il est toujours sur la chaise en paille près de mon lit. J'arrive pas à le ranger dans la bibliothèque. C'est un chant. Comme on disait avant. Dante, ses chants... Ça chante... Mais attention, là c'est pas l'sirop à Voulzy avec guitares hawaïennes et dents du bonheur... Là, c'est l'Ouessant mugissant, terrible et magnifique, mythologique!... Alors Ouessant, je connais bien, maintenant, et même intimement, j'y ai glissé au moins un doigt, comme on dit, même si je n'y ai jamais foutu les pieds... Ça souffle, ça tempête même énormément, là-bas, sur l'île... Et puis Roseher... Ah... Roseher... Et le phare... Ouessant, j'irai, un jour, mais peut-être pas car je connais tellement déjà intimement... J'y suis, à Ouessant, en boucle, dans la mer, depuis un bon moment, alors... qu'y trouverais-je si je m'y rendais chair et os?... J'ai vu un téléfilm, il n'y a pas longtemps, qui se passait à Ouessant... c'était quand même bien moins surprenant, stupéfiant, sauvage et décoiffant... Joli, c'était, à peine ça remuait un ou deux cheveux sur le front... Quand même bien moins remuant... Mais j'irai, quand même, un jour, à Ouessant, voir au moins s'il y a encore Roseher... et Creac'h, le phare, s'il est toujours debout... en espérant qu'il y aura une tempête monstrueuse et que j'entendrai aussi l'homme que la mer rejette... En attendant, je suis prisonnier de la mer, du Chant... J'apprends aussi qu'à l'automne des films bretons de Jean Epstein seront enfin de nouveau visibles... Vivement!... En attendant, je lis la mer... Parce que je suis marin, moi, au fond, même si ça ne se voit pas... Et pas qu'un peu...

