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jeudi 26 mars 2015

Le bonheur était légèreté. Un geste trop appuyé, une intention trop marquée et il disparaissait.

lundi 23 mars 2015

La difficulté n'était pas tant de grimper aux arbres que d'en redescendre. C'est pourquoi j'ai fini par ne plus du tout grimper aux arbres, malgré la forte tentation à chaque fois que je me suis trouvé au pied d'un arbre, l'Appel de la Cime... Grimper, c'est facile, mais redescendre... Tous les chats vous le diront... Alors j'ai fini par rester en bas, me consolant dans la contemplation. Je me souviens de la joie qui m'emplissait quand je grimpais aux arbres. Puis, arrivé en haut, passé le moment d'ivresse puis de plénitude, Maître du Monde, il était bientôt temps de redescendre et autant j'avais été leste pour grimper, autant pour redescendre c'était une autre histoire, soudain pris de vertige, les jambes flageolantes, des sueurs froides ruisselant dans mon dos, plus du tout Maître du Monde ni sûr de moi ni encore moins de la solidité des branches et c'était justement à ce moment, quand je me mettais à douter, que la branche cédait et que je me retrouvais alors dégringolant agrippé comme je pouvais au tronc, me brûlant les mains et les jambes, atterrissant lourdement, meurtri, lamentable et tremblant au pied de l'arbre. Si un jour je regrimpe à un arbre, je me suis dit un jour, ce sera pour ne plus jamais en redescendre. Et depuis je n'ai plus jamais grimpé à un arbre.

samedi 15 mars 2014

Elle attend. Devant le cinéma. (Le cinéma miteux.) Se demande peut-être si elle fait bien d'attendre. Si elle ne serait pas mieux ailleurs. Ou alors à attendre quelqu'un d'autre. Ou alors personne. À une époque, peut-être, c'était encore romantique, d'attendre devant ce cinéma, mais maintenant : un trou à rats... Je lis : We are such stuff / As dream are made on, and our little life / Is round with a sleep. [Dit Shakespeare.] Ces lignes de Shakespeare ont fait jaillir de moi des livres entiers. [Dit Jean-Paul.] Et moi aussi. De moi aussi. Tous ces livres. Jaillis. Quand même. Mine de rien... Il y a des mites, vraiment. Qui se laissent massacrer dans des claquements de mains à s'arracher les jointures. (Applaudissements assassins.) C'est répugnant, les mites, laissent une poudre grasse dans les mains, dorée. Pas ou peu d'instinct de survie. On les extermine avec dégoût. Elles se laissent faire. Aucun plaisir alors dans le meurtre, pas comme quand on tue un moustique. Que du dégoût. Et une sorte de colère face à si peu de combativité. Et des rats. Et moi, là-dedans. Comme échoué. (Mât fracassé, voile déchirée — chiffon pendouillant — pas une pique d'air sans même parler de vent, mer de vieille huile de friture là-bas.) Je guette. D'un œil. Le Bon. Rêvasse. De l'autre, le Mauvais. Ou le contraire?... We are such stuff... Parfaitement... Chez moi aussi, pas qu'au cinéma, il y a des mites. Et des rats. (Ce n'est pas moi, flûtant, qui les ai ramenés du cinéma ou de chez moi au cinéma : la ville entière, pourrie, en est infestée.) J'entends, au plafond, que ça gratte, parfois même furieusement, un jour je me dis ils vont crever le plafond et tomber chez moi par grappes affamées. Et les mites. Bien grasses. Jusque dans mes rêves. Des rêves miteux. Mites géantes même parfois. Pas toujours. Il y a des périodes où elles reviennent, me bouffent un manteau, se remettent à grignoter le tapis. Je les avais oubliées, puis elles reviennent. Je les extermine. Les yeux furieux quand j'en choppe une. L'écrase alors lentement — masque haineux — entre deux doigts jusqu'à ce qu'il n'en reste rien, qu'une pellicule grasse, sale, sur mes doigts, ce qui était une vie, quand même... une vie... Les phéromones. Des plaques de glu. Elles viennent s'y coller. Le sexe. L'appel du sexe. Il n'y a que ça. Instinct de survie : zéro — tout pour le sexe. Elles ne pensent qu'à ça, si elles pensent. Et la fille, devant le cinéma, peut-être aussi, si elle pense. Pense-t-elle?... Ne plus acheter de vêtements en laine... Ne plus rien avoir en laine... N'avoir plus que des meubles en cèdre rouge... (Et puis c'est beau, le cèdre rouge, tu ne trouves pas?...) Reprendre un chat, un jour... Les rats grattaient moins, quand il y avait un chat... Printemps précoce : la ville sent des pieds... Les gens sourient, ils sont heureux, agglutinés, bourdonnant sous cette cloche empoisonnée, les gens... Et le soir, une fille attend, devant le cinéma miteux, dans son manteau en laine...

vendredi 15 février 2013

Dans la forêt de bambous de Kuroneko. (le chat noir, de Kaneto Shindō.) Une nuit pleine de rêves, après l'avoir vu. Dans la forêt de bambous. Toujours la même forêt. Le paysan malgré lui devenu samouraï suit la femme dans la nuit. Elle lui rappelle sa femme. Comme deux gouttes d'eau. Et l'autre femme, plus âgée, lui rappellera sa mère, comme deux gouttes d'eau. Un démon, dans la forêt, s'attaque aux samouraïs et s'abreuve de leur sang. Lui, c'est le Héros, celui qu'on a chargé de trouver et tuer le démon. Sauf que ce n'est pas un démon, mais deux démones, sa femme et sa mère. Dans la forêt de bambous, la nuit tombée et jusqu'à l'aube. J'ai pensé au Mizoguchi des contes de la lune vague après la pluie. Pas étonnant, car Shindō en fut l'assistant. Les démons nous captivent. En l'occurrence, ici, les démones. Sa mère, sa femme, toutes deux violées et tuées par une bande de samouraïs errants en temps de guerre, revenues en démones pour se venger. Et lui, le petit paysan enrôlé de force devenu samouraï, Héros malgré lui. Ils se retrouvent alors, dans la forêt de bambous. Les ruines sont un palais. Il retrouve sa femme. Ça dure 7 nuits. Ils s'aiment. Puis elle disparaît. Elle a rompu son pacte avec les ténèbres. N'a pu tuer le samouraï. Ne reste que la mère. Elle est moins tendre, la mère, pas disposée à se sacrifier comme sa femme, bien plus profondément démone, bien plus dangereuse. Il sort son sabre. Plus que jamais, le sabre est l'âme (malade) du samouraï. Tuer la mère, la démone. Il en devient complètement fou. Peut-être qu'il était tout seul, je me dis, à la fin, dans sa forêt de bambous, avec ses démones et quand il ne les a plus, il n'a plus rien du tout, même plus la forêt de bambous. Il s'effondre. Ça finit dans les ruines, dans la cendre. Si ça me touche autant, c'est que j'ai exactement déjà vécu tout ça.

mercredi 6 juin 2012

Je m'ennuie. Ma porte est sale. Des années que je trouve ma porte sale. C'est encore pire quand je l'ouvre. Le chambranle est tout noir. Des années que je me dis qu'il faudrait que je la nettoie. Un seau, une grosse éponge... Mais, ensuite, les murs paraîtraient sales à côté... Je m'ennuie... Pas toi?... Il fait tout gris, dehors... Des jeunes abrutis passent très fort de la techno à l'étage au dessous et gueulent hystériquement pour se faire entendre par dessus... Ça me rend agressif... Je m'imagine armé d'un sabre japonais débouler chez eux, étripant, démembrant, décapitant à tour de bras, impitoyable, le regard posé au loin... Souvent, je m'imagine avec un sabre japonais, quand je suis envahi... Je m'ennuie... Mais je préfèrerais m'ennuyer en silence... Ils me gâchent mon ennui... Je me suis brûlé un doigt dans le grille-pain... Tout à l'heure, je vais aller m'entraîner au sabre, en bois... J'aime bien... Je pousse des cris... En fait, je n'ai envie que de sabrer... Le reste du temps, je m'ennuie, ces derniers temps... Je m'occupe, je fais ceci, cela, ou alors rien... mais n'ai envie en fait que de sabrer, poussant des cris : Uh!... Iaï!... Chat!... Chat, c'est souvent... Je suis le seul, à pousser des cris... Ils n'osent pas, les autres... Moi : Uh!... Iaï!... Chhhhat!... Je m'imagine, débouler à l'étage au dessous... Uh!... Iaï!... Chhhhat!... Ça me soulagerait... Le guerrier parfait qui dort en moi s'étiole... Ce qu'il lui faudrait, c'est une bonne guerre, à l'ancienne, à l'arme blanche...

mercredi 25 avril 2012

Pas peu fier de moi, quand, il n'y a pas une heure, faisant mon marché, ayant doublé prestement une jeune femme poussant landau, j'ai glissé sur une feuille de salade, me suis alors envolé et même très haut... Pas la moindre surprise, comme sur le tatami, j'ai atterri sur le bout de l'autre pied et sur une main, mon sac plein de courses dans l'autre, me suis relevé en souriant, le cœur calme, la clope au bec, pas même eu besoin de m'épousseter le bas du pantalon ni de ramasser une pomme qui aurait bondi de mon sac car, dans les airs, j'avais aussi un œil sur mon sac ainsi que sur tout ce qui m'entourait... La fille, derrière, avec le landau, était estomaquée... Moi, tranquille... Dix ans d'aïkido, grosso modo... Tomber, je sais, grosso modo, mon corps a mémorisé, c'est comme marcher... Je dirais même que c'est ce que je préfère, la chute... Il faut s'envoler... Puis comme un chat, retomber sur ses pattes... La chute, c'est une esquive... pas un échec... C'est pour se sauver... La feuille de salade ne m'a pas eu, en tout cas... C'est bien traître, une feuille de salade, je m'en méfierai plus désormais... En rentrant, j'ai eu envie d'aller voir quelques vidéos de Morihiro Saito... C'était peut-être le disciple le plus humble de Ueshiba, un fils de paysan du village qui avait commencé l'aïkido à 18 ans... Toujours dans son ombre, on le voit, sur les photos, il le suivait, toujours à distance respectable, la tête un peu baissée, les mains sur son ventre, il le regardait faire ce qu'il faisait, d'ailleurs je pense qu'à la fin il ne faisait plus que regarder, c'était l'enseignement : Regarde... C'est lui, à la mort de Ueshiba, qui a repris le dojo d'Iwama, le village de Ueshiba et également le sien... Pas le grand dojo de Tokyo, non... le petit d'Iwama... le plus important donc... C'est Saito que je prends le plus de plaisir à regarder, que je comprends le mieux... Un gros, très gros chat... il bouge à peine... Un artiste du sabre aussi, et du bâton... Il vous prenait la tête et l'envoyait à l'autre bout de la pièce, très simplement, en poussant un cri magnifique... En même temps, il savait doser tout ça parfaitement, s'adapter au partenaire au premier coup d'œil, parce qu'au premier coup d'œil tu vois tout, de qui tu as en face de toi, comment il se tient, comment il bouge, son œil s'il est vif... Moi, il m'aurait pris la tête ainsi, il m'aurait tout simplement tué... Sauf qu'il ne m'aurait jamais pris la tête comme ça... C'est tellement facile, de tuer quelqu'un, que ça n'a vraiment aucun intérêt... Ce qui est intéressant, c'est les limites, les frontières, jusqu'où on peut aller... Alors, une feuille de salade, à côté, c'est quand même bien de la rigolade... En même temps, cette histoire de feuille de salade, je sens qu'elle va me trotter longtemps dans la tête... Être comme une feuille de salade... Être une feuille de salade... Traître?... De mon point de vue, quand j'ai glissé dessus... mais du point de vue de la feuille de salade, just'échouée là, certainement pas... Après, si un idiot qui n'a pas vu marche dessus et se brise les os, tant pis pour lui...

mardi 3 avril 2012

Les photos ratées sont bien souvent les meilleures. Il faudrait savoir en rater plus souvent. Hélas, ou heureusement, ce n'est pas un savoir. C'est l'accident, ou l'incompétence, ou je ne sais quoi, la désinvolture, le je-m'en-foutisme, le hasard, qui produisent le ratage. Si on pouvait tout rater comme on rate une photo, ce serait magnifique. Un instantané. On ne revient pas dessus. Alors que beaucoup de ratages sont ou deviennent des ratages parce qu'on est revenu dessus, des moments médiocres qu'on a voulu améliorer, transformer en belles choses, qui n'auraient peut-être pas été des ratages si on ne s'était pas acharné à vouloir sauver ceci cela, à parfois même vouloir y imprimer tout autre chose, un genre de mensonge alors, pour que l'image soit mieux, plus acceptable, flatteuse, ou bien auraient été des ratages magnifiques qu'on aurait peut-être su apprécier bien plus tard. Il faudrait peut-être apprendre à ne rien vouloir améliorer, arranger, se contenter d'instantanés, sans regrets. Accepter aussi que l'image se soit formée malgré soi. Et mieux vaut un ratage total qu'un à peine ratage. Ça vaut pour tout. Me le dire me console de bien des choses, me fait même me sentir à l'instant magnifique, moi qui ai tout raté, même si je sais que l'effet passera vite. Il y a des regards en tout cas qu'on n'oublie pas. Ceux qui disent que les bêtes et notamment les chats n'ont pas d'âme sont des cons.

lundi 26 mars 2012

En fait, je voulais être tranquille, c'est tout. Je voulais être beau, aussi, dans ma tranquillité. Pas beau dans le sens où on m'aurait remarqué comme étant admirable, désirable ou je ne sais quoi. Beau tout simplement, sans le moindre effort ni le moindre artifice ni la moindre intention, tranquillement, pas du tout brillamment. Beau dans ma paresse. Dans l'abandon. Comme un chat. Et vieillir ainsi, les pieds chauffant à la fenêtre. Et disparaître, à un moment ou à un autre, sans faire de bruit, comme évaporé. Et personne n'aurait su à quel point j'étais beau, dans ma tranquillité. Le journal, je ne l'ai même pas lu. Les bruits du monde, au loin. Toutes ces voix qui se mélangent. Et toutes qui veulent parler plus fort que les autres pour émerger de ce brouhaha permanent. C'était un accessoire, le journal. Je le pliais dans un sens, puis dans un autre. C'était plutôt le bruit du papier, qui m'intéressait, qui participait de ma tranquillité. Les phrases que j'y lisais n'étaient pas toujours les phrases qui y étaient imprimées. J'avais mis les variations Goldberg, par Glenn Gould, la dernière version. Une tarte aux pommes cuisait lentement dans le four et parfumait la cuisine. Je buvais mon thé blanc de Chine. Fumais mon tabac de Colombie. Une étudiante, en face, qui habitait sous les toits, a secoué sa couette par la fenêtre. Elle a vite disparu et refermé sa fenêtre quand elle m'a vu, quand elle a vu que je l'avais vue, quand je lui ai légèrement souri. J'étais à la fois dedans et dehors. C'était ma place, les pieds à la fenêtre. Une tourterelle postée sur une antenne télé : Rou... rou... rou... Un fin nuage s'effilochant. Qu'as-tu fait de ta vie?... Que voulais-tu que je fasse de mieux? Que je me jette dans la meute? Que je me mette moi aussi à parler fort pour qu'on m'entende?... Mais je n'ai rien à dire. Peut-être que si j'avais eu quelque chose à dire... Et puis j'ai toujours préféré chuchoter, murmurer... Murmurer... C'est un drôle de verbe, murmurer... Il faut tendre l'oreille... Parfois, il m'est arrivé de me jeter corps et âme dans l'action, vraiment... Pour me rendre compte bientôt que je n'étais pas à ma place... Ma place : les pieds à la fenêtre... La seule personne qui aurait pu me voir était l'étudiante en face qui habitait sous les toits. Mais elle a vite refermé sa fenêtre. Peut-être qu'il y avait quelque chose d'indécent, dans ma tranquillité.

jeudi 5 janvier 2012

L'œil de Laura La Plante (belle plante) dans le chat et le canari, de Paul Leni. Un docteur y cherche des signes de démence. En fait, c'est plutôt le docteur, qui nous inquiète beaucoup. Le livreur de lait aussi, il fait peur, au clair de lune. (Il n'a pas de menton.) Un livreur de lait, en pleine nuit, en uniforme rayé, c'est tout de même étrange. Un grand échalas demeuré, sans menton. Et puis il y aurait un maniaque, échappé d'un asile, qui se prendrait pour un chat, adorerait donc jouer avec les petits animaux sans défense, notamment les canaris. Il jouerait très longtemps, cruellement avec et les déchiquetterait même à la fin. Bref, un chat. Une main griffue, parfois, sort de la nuit épaisse... En fait, il ne ressemble pas vraiment à un chat, mais plutôt à un sanglier... (Il fait bien moins peur que le laitier...) Sa main nous inquiète, mais quand on le voit tout entier, à la fin, on ne voit plus qu'un pauvre sanglier... Pas un chat, en tout cas... Ça fout quand même la trouille, un sanglier... Mais un chat aurait été plus vif, on se dit... Et le livreur de lait?... Il a disparu. On ne sait plus où il est. Qui allait-il livrer dans la nuit? Ou quoi?... Une écuelle de lait pour le chat?... On s'en souviendra longtemps, du livreur de lait qui était sur la route cette nuit-là... On se souviendra longtemps aussi de l'œil de Laura La Plante... Peut-être que Buñuel aussi s'en souviendra, un an plus tard, quand il fera un chien andalou...

vendredi 9 septembre 2011

1964. A distant trumpet. Le dernier western et même le dernier film de Raoul Walsh. Lui, il s'appelle Hazard. Elle, elle s'appelle Kitty. Hasard et Minou, si on veut. Hasard et Minou sont sur un cheval, donc. Noir, le cheval. Il a pourtant dans ses affaires la photo d'une belle blonde, la fille d'un général, très distinguée. D'ailleurs, elle aimerait bien lui mettre le grappin dessus, la blonde, elle vient même le retrouver, pour l'épouser, le plus vite possible, tellement elle a peur qu'il lui échappe, le Hasard. Elle le voit déjà général, comme papa, fringant, avec des médailles qui brillent et tout, dans des soirées de gala... Sauf que maintenant, il y a Minou. Elle est mariée, Minou, mais le hasard fait bien les choses, car son mari, cavalier lui aussi, se fait bientôt occire par les Chiricahuas. (C'est quand même bien bizarre : avant qu'il ne débarque, Hasard, au Fort de la Délivrance, ou de l'Accouchement si on préfère, ou plus épistolairement de la Livraison, ils n'avaient jamais vu la plume d'un Indien... Elle s'ennuyait alors tellement, Minou, même si elle était mariée alors avec un très gentil garçon...) Désormais, c'est donc la Veuve Minou. Elle est toute simple, pas du tout guindée comme la blonde. Elle fait drôlement envie, Minou, une bien jolie veuve, la Veuve Minou... Ah... vous avez entendu?... Là-bas, au loin... Une trompette?... C'est le signal... Mais de quoi?... Du réveil?... De la charge?... De la... retraite?... 13 ans après distant drums, Walsh tire sa révérence avec a distant trumpet... 23 ans après they died with their boots on, où Errol Flynn campait un Custer tellement élégant, glorieux, l'histoire est bien différente... Les Apaches ne sont pas sans noblesse... Les blancs ne sont pas sans reproche... Mais ce qui intéresse vraiment Walsh, ce n'est pas tant ce qui intéressait John Ford dans son dernier western, Cheyenne autumn, d'ailleurs sorti la même année, 1964, une année donc cruciale, pour le western, et même testamentaire... et la trompette, au loin, c'est peut-être alors celle de l'Adieu... (On a du mal à se dire qu'un film aussi dynamique, rythmique, vigoureux, est un dernier film.) Ce qui l'intéresse vraiment, Walsh, c'est Hasard et Minou sur un cheval, noir... le cheval... C'est même plutôt Minou, qui l'intéresse vraiment, parce que Hasard il est un peu transparent, finalement... Non?... Hasard, il fait bien les choses, c'est ainsi, c'est son rôle, on ne lui en demande pas plus... Pas toujours, mais là oui, il fait très bien les choses... Il fait même tout très parfaitement... Mais on a bien vite oublié son visage... On se demande même s'il en avait vraiment un de visage... On n'a d'ailleurs pas vraiment envie de s'en souvenir, pas plus que de son nom... Alors que Minou, on n'est pas prêt de l'oublier... ça non...

vendredi 1 juillet 2011

Je vois tout. Je sais qui vous êtes. Ce que vous êtes. Je sais ce que vous cherchez. Je sais ce que vous ne trouvez pas et ne trouverez pas, ni ici, ni ailleurs. Car ce n'est pas en cherchant qu'on trouve cela. Vous êtes en mon pouvoir. Là. Maintenant. Totalement. A une époque déjà lointaine, même si c'était hier, quand j'étais fou (ça a bien duré au moins six mois), je savais, en scrutant les yeux, s'il y avait une âme, derrière. Mon regard était parfois difficilement soutenable, je crois. (C'est en me scrutant dans un miroir, que je suis devenu fou. (Qui suis-je?) J'ai basculé, immobilement, sciemment. Seulement alors j'ai pu lire et même vivre Antonin Artaud. Pauvre homme. Moi, heureusement, j'étais bien plus puissant et résistant que lui. Et que Nietzsche, aussi, à la fin... pauvre homme...) Je parlais avec les bêtes et les bêtes me parlaient. Les arbres aussi me parlaient. Le vent. Le torrent. Les pierres. Tout me parlait. Un jour, passant à côté d'un chien méchant, un pitbull écumant de rage, je me suis arrêté, l'ai regardé droit dans les yeux, de tout mon être bestial, en poussant un sourd grognement que je ne me connaissais pas et qui m'a moi-même beaucoup impressionné : il s'est mis à pleurer. J'étais impitoyable, en ce temps-là. Un soir, dans un café, une femme s'est retournée en sursautant, tandis que je passais derrière elle, me faufilant entre deux chaises. J'ai cru que c'était un animal, a-t-elle dit, dans un souffle, visiblement très remuée... Je ressentais les choses un peu plus rapidement, avais même l'impression que je les pressentais exactement. Je me déplaçais comme un chat. La moindre sensation était décuplée, centuplée. Une fois, sous la douche, transpercé par toutes ces gouttes, j'ai cru m'évanouir. Un jour, j'ai mangé une rose, entièrement, dans un jardin public, mon seul repas de la journée, je n'avais plus rien, m'étais sauvagement délesté de tout, vraiment de tout, plus de famille, plus d'amis, plus de maison, plus de pays, plus d'argent, plus de papiers, plus de voiture, plus de veste, plus de couteau, plus de guitare, plus de stylo, plus de tabac, plus d'idées, plus d'images, plus de connaissances, plus d'ignorances, plus rien, j'ai mangé une rose entièrement dans un jardin public et ce fut peut-être le meilleur repas de toute ma vie. Je l'ai mâchée longtemps, très longtemps. J'en ai connu parfaitement la saveur, la substance. De ma bouche, elle s'est diffusée dans tout mon corps. J'ai su vraiment, alors, viscéralement, ce que c'était qu'une rose. J'étais couvert de boue, les bras griffés jusqu'au sang d'avoir dévalé un bois bien raide et plein de ronces, sur mes pieds, sur le ventre, sur le dos, parfois la tête la première. J'ai nagé alors au fond de l'eau, à l'aube, tout habillé, sous les coques des bateaux, escorté par des cygnes blafards qui rayonnaient parfois dans l'eau trouble un peu verte. Avez-vous déjà vu nager des cygnes sous l'eau? Avez-vous déjà nagé avec eux? Sacré spectacle. Sacré moment... En tout cas, en sortant de l'eau, j'étais propre... J'ai vu des fantômes. J'ai vu et entendu des bêtes qui n'étaient pas dans les livres. Mes cheveux se sont dressés sur ma tête, tous mes poils électrisés... J'ai vu mon propre corps, en bas, étendu sur le dos, comme endormi, j'étais sur le point de traverser le plafond, avant de redescendre dedans, dans mon corps qui semblait endormi, lentement... J'ai vu des yeux sans âme. D'une noirceur... Car tout le monde n'en avait pas, au fond des yeux, une âme. C'était même seulement une toute petite minorité qui en était dotée. Comme c'était émouvant, de rencontrer une âme, parfois, un frère, une sœur... On se reconnaissait, immédiatement, sans effusion... Mais c'était tellement rare... Les yeux sans âme étaient des gouffres noirs... Les rues en étaient bondées... Ma nature aurait été belliqueuse, je les aurais exterminés sans le moindre état d'âme... Mais ma nature était douce, au fond, même si elle était impitoyable... Les yeux sans âme comprenaient dans le miroir de mes yeux qu'ils n'étaient que des yeux sans âme. Ils ne pouvaient plus faire semblant, même à leurs propres yeux. Ils étaient alors dévoilés, s'assombrissaient encore plus, fuyaient avant de périr totalement devant moi. Comme des insectes. Des yeux d'insectes. (Parfois, c'était une vache, c'était déjà un peu plus supportable. Parfois même, la vache avait une âme.) La seule lumière qui les animait était celle du dehors. C'était terrible. Je révélais leur néant. J'étais impitoyable... Pendant six mois, ça a duré... Puis j'ai décidé de revenir, car ça avait un prix, d'être fou : je me consumais... Mon cœur n'aurait pas tenu bien longtemps encore comme ça, même si je sentais qu'il était fort... Il ne tenait plus qu'à un fil, à la fin... Je n'avais pas peur de la mort, mais je ne voulais pas mourir et les oiseaux non plus ne voulaient pas que je meure, ils venaient me le dire, sur mon rebord de fenêtre... J'ai senti que j'allais mourir, alors j'ai décidé de revenir. J'avais ce pouvoir. C'est dur, de revenir, douloureux, de perdre son pouvoir, sa puissance. Tout seul, je suis revenu, progressivement. J'ai laissé ma couronne sur un banc. Encore une fois, j'ai tout perdu. Je suis redevenu cet être aimable, gentil, doux, prévenant, le plus souvent, du moins je crois. Certains se rassurent avec l'idée du suicide, même s'il ne se suicident jamais, ça leur permet de vivre. Moi, je me dis que si un jour plus rien ne me retient ici, je pourrai redevenir fou, cette fois pour ne plus revenir. (Je sais comment on fait.)

dimanche 13 mars 2011

Dehors, il pleut. Tout est calme, morne, gris. A l'intérieur, il manque quelque chose. Ou quelqu'un. Par ma fenêtre, je ne vois plus le Mont Fuji. Une tache blanche, du coin de l'œil, sur le canapé rouge. J'ai tourné la tête. Un rouleau de sopalin. Un bruit, dans la cuisine. Comme si elle venait de descendre d'une chaise. Ou bien de s'ébrouer. La nuit, je me lève pour aller pisser, à pas feutrés, pour ne pas lui marcher sur la queue. Parce que je lui ai souvent marché sur la queue, au début. Parce qu'elle me suivait, souvent, ou bien partait en éclaireuse. Elle hurlait. J'hurlais. Nous hurlions. Alors, je me suis mis à marcher comme un chat, l'écartant doucement d'un orteil lorsqu'elle était dans mes pattes. Peut-être même à ressentir et penser comme un chat. Être un chat. Combien de fois j'ai déjà tourné la tête aujourd'hui pour voir si elle ne dormait pas sur le fauteuil. Mais si elle n'est pas sur le fauteuil, elle est peut-être sur le lit? Le plus dur, c'est quand je me réveille, la nuit. Car la nuit, dans mes rêves, personne n'est mort et tous les chats sont gris. Ma main tâtonne, dans le noir, sur la couette, cherchant sa douce et chaude fourrure. Longtemps, elle a dormi dans le coin opposé à hauteur de mes pieds. Les derniers mois, elle préférait la tête de lit. Je n'avais qu'à tendre un peu la main. Quand il faisait bien froid, elle se glissait parfois sous la couette, parfois même dans mon creux. J'aimais tellement la regarder ne rien faire. Je pouvais passer des heures à la regarder ne rien faire. Parfois, je la découvrais me regardant ne rien faire. Car on avait la même passion, si on peut appeler ça une passion. Le même goût pour l'inaction. Dans l'inaction, on fusionnait. Être là est bien suffisant. C'est même une sensation tellement... Ne se focaliser sur rien. Ne rien projeter. Seulement être là. Respirer, dans une position confortable, totalement détendu, sentir l'air, les couleurs, chaque chose à sa juste place, là-bas le Mont Fuji, tendre soudain l'oreille à un bruit...

mercredi 23 février 2011

lundi 29 novembre 2010












 

On s'entend bien.

samedi 25 septembre 2010

Là, on n'est plus dans le lancer de chat ordinaire de série B. (Qui peut avoir son charme...) Dans Bell, book and candle, on assiste à parmi les plus belles scènes de chat jamais tournées. Quand le matou s'enfuit dans la rue, c'est absolument magnifique. Au générique je constate que Blake Edwards a participé au scénario et je me souviens de la très belle scène à la fin de diamants sur canapé, sous la pluie, à la recherche du chat, comme c'était beau... Que dire alors de Kim Novak, tellement evoûtante, ensorcelante, derrière sa douceur un peu candide, un peu sucrée, soporifique. C'est un bijou, l'adorable voisine, bell, book and candle... J'étais toujours passé un peu dédaigneusement à côté de Richard Quine, tellement je n'avais pas aimé deux têtes folles, il y a longtemps... Quelle erreur... Je me rattrape... L'inquiétante dame en noir est également formidable... Toujours avec Kim Novak... On peut dire qu'il la filmait avec amour... Quand elle est partie, à la fois de sa vie et de ses films, il y a eu un grand vide, Quine n'a plus fait grand chose de fameux, à ce qu'il paraît...

jeudi 19 août 2010

Très beau lancer de chat, dans crime in the streets, de Don Siegel. (Peut-être était-ce le même chat que dans pick-up on south street?) John Cassavetes est bien mieux que James Dean dans rebels without cause, à mon goût, bien plus rebelle. On retrouve un peu les mêmes ingrédients que dans rebels without cause, Sal Mineo y tient d'ailleurs grosso modo le même rôle, mais tout est beaucoup moins clinquant, glamour et maniéré, plus étouffé, plus noir, oppressant, même si en fin de compte il ne se passe pas grand chose. C'est ce qui est bon, il ne se passe pas grand chose, à part ce beau lancer de chat évidemment. On est tout absorbé par la grâce un peu canaille et torturée de John Cassavetes, souvent un peu poseur et outrancier, moins que dans dirty dozen ou saddle the wind, plus que dans edge of the city. Il déchirait l'écran, le John... Quand il embrasse son frère, à la fin, on a peut-être les prémices du Cassavetes futur... Don Siegel filme parfois comme Fritz Lang... La rambarde du balcon ou la tête de lit sont des barreaux de prison... En tout cas, même si ça semble plus ancien alors que ça a été tourné un an après, ça a beaucoup mieux vieilli que la fureur de vivre.

mardi 15 juin 2010

Elle a failli mourir, il y a deux semaines, Mouchette. A cause de son souffle au cœur. Parce qu'elle a un souffle au cœur, depuis toute petite. Elle avait du sang dans la poitrine qui lui comprimait ses petits poumons. Il a fallu lui faire une ponction. Quand je l'ai récupérée à la clinique, j'en avais les larmes aux yeux, de la voir comme ça, toute stressée dans sa boîte malgré la morphine, le poil tout mouillé, avec cet horrible trou orange là où on l'avait rasée. Le soir même, ça allait beaucoup mieux. Quelques jours plus tard elle était même toute pimpante, comme dans sa jeunesse. Elle va sur ses 15 ans. Elle va me manquer, quand elle ne sera plus là. Je ne pensais pas qu'on pouvait être aussi proche d'un animal. Ou plutôt je ne l'avais jamais vécu avant. Elle est même dans mes rêves, Mouchette, comme Milou avec Tintin. Comme elle m'a fait rire, toutes ces années... La fois où elle est partie en courant, grognant, emportant dans sa gueule le soutien-gorge de... Le nombre de fois où elle est venue se coucher sur ma poitrine et m'a apaisé... Combien de fois elle m'a consolé... Comme elle s'est bien occupée de moi, comme elle m'a bien protégé, toutes ces années, de mes démons... On dit que les chats éloignent les fantômes... On dit sans doute aussi le contraire... Car c''est un animal maléfique, souvent... Pas pour moi... Ou alors je suis moi-même un peu maléfique... Elle m'a aussi appris à vivre mieux l'instant... Tous ces moments parfaits... Et puis elle parle... Sa gamme de miaous est impressionnante... Il y a deux semaines, j'ai compris qu'elle n'était pas éternelle, hélas... (Son souffle au cœur, au début, je me suis dit que c'était à cause de moi : à force de soigner mon cœur, le sien était tombé malade...) Il faut qu'elle prenne ses cachets, maintenant... Et puis un jour elle aura une autre fuite de sang dans la poitrine, qui lui sera peut-être fatale... Mais on n'en est pas encore là... Elle est vivante et je suis bien content...

samedi 12 décembre 2009

Que dire alors de the crimson kimono? Tout comme dans pick-up on south street, Samuel Fuller, à un moment, s'est dit : Et si on lançait un chat dans le cadre? Il aimait bien, Samuel Fuller, lancer un chat dans le cadre, de temps en temps. C'est nerveux, un chat, c'est vif, toujours un peu sauvage, ça peut surprendre. Le tout, c'est de bien choisir le moment pour le lancer, le chat. On me dira que c'est anecdotique, voire en deçà, que c'est bien plus intéressant de parler d'amour, puisque ça parle d'amour, et de métissage culturel, et d'amitié, et de jalousie... Qu'il y en a toujours un qui reste sur le carreau... Et puis il y a un crime, quand même... Certes... Mais moi j'en reviens toujours au chat lancé dans le cadre, et aux travellings somptueux... Les scènes d'action, chez Fuller, c'est du jazz... J'aime tellement les travellings... Mais le chat, quand même, ça m'intrigue... Ce serait intéressant et rigolo de recenser tous les lancers de chat dans l'histoire du cinéma, peut-être même en faire une étude très poussée... Etait-ce l'accessoiriste, qui lançait le chat?... A-t-on souvent retourné la scène pour mauvais lancer de chat?... Y avait-il des chats spécialement affectés à ce rôle et qui auraient été ainsi lancés dans plusieurs films?... Tout comme dans underworld usa, tout comme dans pick-up on south street, il y a un personnage de femme mûre, qui a bien roulé sa bosse... C'est elle, qui a le mot de la fin : "Come on Charles, let's belt a few..."

vendredi 13 mars 2009

J'aime revoir Pickup on south street. Tout comme j'aime revoir Forty guns. Film noir ultime, western ultime. (Quand on a filmé l'entrée des soldats américains à Falkenau, peut-être qu'on ne peut plus que faire des films ultimes...) La même urgence, la même efficacité, le même lyrisme sec. Mes deux films préférés de Samuel fuller. Pickup on south street, je l'avais vu la première fois à la télé, alors que j'étais encore très jeune, en version française, le port de la drogue (un tout autre film, en vf, mais c'est une autre histoire...) et ça m'avait marqué, pas tellement pour l'histoire qui y est racontée, mais pour le style, le côté nerveux de la chose. Je n'ai jamais oublié la petite cabane sur pilotis en marge de la ville, qui porte le numéro 66, en plus, l'année de ma naissance, l'atmosphère nocturne même en plein jour, le noir et blanc très contrasté, une forme de poésie urbaine parfois proche de Weegee, Richard Widmark qui, séducteur ultime, en guise de péliminaire, envoie un crochet dans la mâchoire de Jean Peters et l'embrasse, deux minutes plus tard, après lui avoir tout de même fouillé et pillé son sac, l'avoir réanimée en lui versant, ricanant, une bonne rasade de sa bière sur le visage, quelle élégance... C'est ce que j'aime, chez Fuller, cette élégance... Tomber les filles, ce n'est pas qu'une expression... On ne s'embarrasse pas de discours... Pas le temps de conter fleurette... Un grand coup de poing dans la figure de la femme supposée fatale et la voilà KO et bientôt toute chiffon, conquise... finalement plus du tout fatale... et c'est tant mieux, car elle était mal barrée, quelque part, cette petite, avec ses airs de vamp... (A un moment, un chat est lancé dans le cadre, ça non plus je ne l'ai jamais oublié... Je n'ai pas non plus oublié Lightning Louis mangeant son bol de nouilles chinoises... Ce soin apporté au détail, au petit rôle...) C'est un film sans gras, sec comme un coup de trique, 1 heure 17 tout mouillé de chaud à la pesée... Je suis nostalgique de cette époque où luisaient, dans la nuit (où pourtant rien ne luit, comme le dit la fameuse chanson des gardes suisses), Samuel Fuller, Jules Dassin, Robert Siodmak... C'est un peu comme le jazz, pour moi, le film noir... une époque déjà lointaine, révolue, devenue mythique... Je revois Pickup on south street comme j'écoute Now's the time de Charlie Parker... C'est toujours le moment...

vendredi 20 février 2009

Je viens de revoir voyage à Tokyo. Le cinéma d'Ozu m'est devenu tellement familier que je n'ai plus grand chose à en dire. Tout a été dit. (Kiju Yoshida est peut-être celui qui en a parlé le mieux. Ou pas.) Je ne revois pas souvent voyage à Tokyo. Je viens plus souvent vers crépuscule à Tokyo, printemps tardif, fin d'automne ou le goût du saké, même si, finalement, c'est toujours le même film, très légèrement décalé d'un film à l'autre, allant de plus en plus vers l'épure, le plan vide, l'infime, le Temps, le Rien. Un simple mouvement de glotte. Un geste d'éventail. Un plissement des yeux de Chishu Ryu. Sa façon inimitable de faire hum... Le premier film d'Ozu que j'ai vu était les sœurs Munakata. C'était l'après-midi, au printemps, j'étais oisif, déjà très amateur de thé et m'étais préparé du thé vert, du bi-luo-chun. Alors, le temps s'est arrêté. Ou plutôt, mon temps s'est arrêté et je suis entré dans le temps d'Ozu. Ou plutôt mon temps s'est mêlé au temps d'Ozu. L'après-midi, en buvant du thé vert. (Dans le goût du saké, le deuxième que j'ai vu, dans un plan vide, j'ai remarqué exactement le même modèle de théière que la mienne, une petite, arrondie, en fonte, avec les mêmes petits motifs autour.) C'est devenu un rituel. Je n'apprécie pas autant un film d'Ozu le soir en sirotant un whisky. (J'ai essayé.) Ça ne marche vraiment bien que l'après-midi, surtout avec du thé vert. Le thé blanc passe bien aussi. Le wulong, ça dépend lequel. Le noir, à la rigueur, en hiver, si on n'a rien d'autre. L'après-midi, il faut avoir tout son temps, couper le téléphone. C'est bien quand la fin du film correspond au crépuscule. Là, on est vraiment dedans. Dans voyage à Tokyo, au début, un petit bateau à moteur passe tranquillement de la gauche vers la droite de l'image. Dans voyage à Tokyo, à la fin, un petit bateau à moteur passe tranquillement de la gauche vers la droite de l'image. Une façon de boucler l'histoire? Un éternel retour? Bien sûr que non. Si le petit bateau à moteur, à la fin, était passé de la droite vers la gauche, on aurait pu, peut-être, à la rigueur, spéculer un peu. Mais là, sûrement pas. Le bateau va dans le même sens. Il n'y a qu'un sens, de la gauche vers la droite. On ne revient pas en arrière. Il faut s'y résigner. Avec le sourire, si on peut. On entre toujours du pied gauche, sur un tatami. Quand on se masse les poignets ou les pieds, on commence toujours par le gauche. C'est le sens de circulation des énergies, en médecines chinoise et japonaise. Si on commençait par le droit, tout serait à rebrousse-poil, à contre-courant. Voilà, ce que j'ai vu, aujourd'hui, en revoyant voyage à Tokyo et je trouve ça bouleversant, sans même parler du reste. Un petit bateau à moteur, qui passe, tranquillement, de gauche à droite. Il ne s'est peut-être rien passé d'autre. Ou bien il aurait pu se passer autre chose et ç'aurait été égal. Ou bien il s'est passé autre chose mais on n'était pas là. (Peut-être aussi qu'un train est passé, au début, de gauche à droite, et, à la fin, de droite à gauche, mais je n'en suis pas très sûr et c'est une autre histoire, le progrès, la vitesse, le voyage... pour aller où?) Il faut avoir le temps, pour apprécier Ozu. Alors, quand on est dedans, on a souvent un fin sourire avec les yeux comme Chishu Ryu et parfois même on rit, et puis l'émotion qui paressait dans la région du sternum comme un chat de gouttière se met doucement sur ses pattes et s'étire comme seul un chat le peut et on a alors des frissons et les yeux tout brillants et brûlants. Ça se consomme tranquillement, un Ozu. Il faut un peu être soi-même le petit bateau à moteur, qui passe, tranquillement, au fil de l'eau.