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jeudi 20 février 2014

Tu entends? Il y a un merle, m'a dit tout à l'heure ma voisine, qui vient, tôt le matin, sur l'antenne télé, juste en face de chez vous. Un merle. Je ne l'ai jamais entendu. Il faut dire que je dors, le matin. Si je dors si bien, le matin, c'est peut-être bien parce qu'un merle vient se poser sur l'antenne télé juste en face de chez moi. Je n'entends que les pigeons, je lui ai dit, l'après-midi, ou les colombes, les tourterelles, souvent en couple, qui roucoulent, monotones, sans répertoire digne de ce nom. Les chauves-souris, aussi, un peu, la nuit, en meutes, qui tournoient, grinçant à vous glacer le sang, leurs ailes répugnantes qui parfois me frôlent quand je fume à la fenêtre, et pourtant si douces m'étais-je dit, ému, désolé, si gracieuses, ramassant la petite bête d'un noir luisant profond de velours qui avait envahi ma carrée — à l'époque où je vivais vraiment dans une carrée, ou plutôt un cube, pas très grand — soudain minuscule, fragile, elle qui semblait juste avant si grande, menaçante, déployée dans les airs, poussant ses petits cris, comme dans une nasse ne trouvant plus la sortie et que j'avais finalement dégommée au bokken, hiératique, d'un seul coup, net, fatal, sans haine, sous le regard fasciné, prédateur, tellement drôle, cruel et innocent de Mouchette, c'était ou elle ou moi... On était trop proches pour allonger le bras et se serrer la main, avec ma voisine, vers les boîtes à lettres, avec toutes ces poussettes de catholiques qui procréent à cœur joie saturant le passage — une même pour des triplés — alors je lui ai fait la bise, à ma voisine, pour une fois, qui est retraitée des postes, une gentille voisine, comme je les aime, qui se couche tôt, se lève tôt, ne fait chier personne. Son mari, aussi, moniteur d'auto école à la retraite, se couche tôt, se lève tôt, ne fait chier personne et je l'aime bien. Des êtres humains à mon goût... Un merle. Tôt le matin. Bon... Tu entends?... Pas le merle, non : ma voix... Elle se perd... Je sens qu'elle s'éloigne, ou qu'elle s'épuise... qu'à une époque on l'entendait encore clairement, distinctement mais que maintenant plus ça va plus elle s'éloigne, ou s'épuise... se perd... Tu ne trouves pas?... Je vais tirer des sous, voir où en est mon compte en banque, après toutes les factures... Ça va, je suis encore vivant... je peux alors me prendre une bouteille de whisky, un blended pas prétentieux, mais chaleureux, honnête, le même que boivent les deux copains anciens combattants de 14 dans this happy breed, de David Lean, et j'avais remarqué que l'officier japonais, dans le pont de la rivière Kwaï, partageait avec l'officier anglais le même whisky pas prétentieux que partageaient les deux copains anciens combattants de this happy breed et donc le même que parfois moi aussi je sirote, le soir, solitaire... du chocolat noir extra fondant, des dattes, en faisant mes courses, après être passé chez ma marchande de thé me réapprovisionner en Shui Xian, un wulong pas prétentieux, un peu rustique mais fin, honnête, chaleureux, un peu mystérieux aussi... évoquant un peu les sous-bois... les bords de l'eau... Fée des eaux, m'avait dit jadis ma marchande de thé, ma marchande de thé que j'avais une fois entendue parler de thé sur France Culture, pour dire, pas n'importe quelle marchande de thé, alors... et c'est même ma marchande de thé, qui n'était pas encore ma marchande de thé, seulement une marchande de thé, qui m'a donné le goût du thé, pas en l'écoutant à la radio, mais lors d'une conférence sur le thé avec dégustation où m'avait traîné une blonde... mais quelle blonde... radieuse... pas du tout une blonde ordinaire... sa petite culotte en dentelle, sur le tancarville, tellement émouvante, je m'en souviendrai toute ma vie... Thé de Narcisse, disent aussi quelques mauvaises langues, sauf que Narcisse il n'a jamais foutu les pieds en Chine... Sauf aussi que maintenant, elle n'y est plus, ma marchande de thé, dans la boutique de thé, même si je dis toujours que je vais chez ma marchande de thé... Maintenant, les marchandes de thé, elles n'y connaissent plus rien... Bref... Tu entends?... C'était ou ça ou souffler un moment dans mon saxophone... Je n'avais pas plus d'air que d'idées... comme d'habitude... ça vient ou ça ne vient pas... Juste fermer les yeux un moment... Le son détermine la phrase, comme disait Machin... J'ai hésité un moment entre les deux, paresseusement ai opté pour le moins fatigant...

jeudi 31 octobre 2013

Il faudrait que je m'organise. J'ai tout mon temps, mais je ne trouve le temps de rien faire. Même lire : en un mois, je n'ai lu que 10 pages. (Dans les hauteurs, de Thomas Bernhard. Son chien pue. Mais la puanteur de son chien lui est indispensable. Va-t-il tuer son chien?...) Piètre lecteur. Piètre n'importe quoi. Bien court? m'a demandé la coiffeuse. Bien court, ai-je confirmé. Je suis ressorti avec cette gueule de militaire. Je ferais mieux de m'acheter une tondeuse. Imbécilement je me dis que la dixième coupe sera gratuite. Bien court, pour que ça dure plus longtemps. Une gueule de pauvre. Au dessus d'un évier de pauvre. (Ça y est, je suis pauvre, officiellement. Je me rends compte que c'est mieux que de craindre d'être pauvre. On y pense moins, quand on l'est, on s'habitue. Il y a même des avantages : on ne pense plus à consommer, mais à survivre, le mieux qu'on peut. Et puis il y a pauvre et pauvre...) Je blanchis. Mais surtout à droite. À gauche, pas trop, je suis encore un peu jeune, à gauche. Mais à droite, on dirait qu'on m'a décoloré. Je me regarde trop dans le miroir au dessus de l'évier peut-être et la lumière m'use alors surtout à droite. Ma gueule. Il n'y a que ma gueule, finalement, qui m'intéresse. Depuis deux ans je me croyais condamné, à cause du sang, du mauvais sang, celui de mon père, celui de mes ancêtres, le mien aussi, un mauvais sang. Les médecins vous mettent des idées dans la tête. Vous n'allez pas bien. Même si vous ne la savez pas. Même si vous ne le sentez pas. Le sang le dit. J'avais fini par renoncer à aller mieux, constatant que tout ce que j'avais fait pour aller mieux, toutes mes bonnes intentions, ne m'avaient entraîné que vers le pire. M'étais même remis à manger du saucisson. Quitte à dépérir, autant le faire avec goût. Résultat : mon sang est redevenu très bien. Un cœur de sportif, on me dit même. 56 battements par minutes. Quelle plaisanterie. Parce que je m'appauvris, je me dis, globalement je mange moins. Je perds mon gras. Un kilo par an en moins. Bientôt je retrouverai mon poids de 30 ans, puis celui de 20, puis celui de 10... Mais comme les journées passent vite. Je n'ai rien le temps de faire. Aujourd'hui, j'ai couru après mes maigres sous, puis la paperasse, j'ai recousu deux boutons de ma veste en cuir, sans me piquer les doigts, j'ai lu deux pages d'un livre. Et le soir déjà tombe. Je me dis qu'il serait temps de m'organiser. J'ai tout mon temps. Il me faudrait découper mon temps. Commencer dès le petit déjeuner par une heure ou deux de musique, histoire de se vider, même si on est déjà vide, surtout si on est déjà vide. Une heure ou deux dehors ensuite à juste baguenauder. Une heure ou deux ensuite à écrire n'importe quoi, ce qui vient, tirer le fil. Une heure ou deux à faire la sieste. Une heure ou deux à écouter de la musique ou regarder un film ou lire un livre, en buvant du thé. Une heure ou deux à faire la cuisine et l'engloutir. Puis le néant douillet du soir. Un film ou deux, ou trois... une lampée ou deux, ou trois de whisky... J'ai parfois l'impression de m'anéantir dans le cinéma. Il est peut-être là le problème : je passe parfois 7 ou 8 heures par jour à regarder des films. Pas que des chefs-d'œuvre. Plein de grosses merdes aussi. Parce que j'aime bien, les grosses merdes, aussi, m'abrutir pour de bon. Parce qu'il y a une sorte de bonheur, à s'abrutir, à se vautrer dans la médiocrité, voire la nullité, pour moi en tout cas, ma façon peut-être de faire partie de l'humanité, à ne plus rien penser finalement, ni ressentir, à se couler dans la masse de merde, à disparaître même dedans, à être un gros con finalement comme un autre. Parce qu'autrement je ne suis pas un gros con comme un autre? Bonne question. Peu importe. Comme gros con, en tout cas, je n'ai plus besoin depuis longtemps de me mesurer à tel ou tel gros con pour évaluer mon degré de connerie. La différence, si différence il y a, c'est que je décide sciemment de m'y vautrer, un certain temps plus ou moins long, en solitaire, peut-être juste pour m'oublier, pour être en vacance de moi. Pour aussi me baigner dans l'air du temps, je me dis, communier avec mes semblables, faire ainsi partie de l'humanité, dans la masse d'abrutis. Mais peut-être que quand j'en sors, de ce bain, ruisselant de connerie semblable, je n'en suis pas moins un gros con, je me dis et même peut-être un pire gros con. Parce que j'en vois beaucoup, des gros cons, autour de moi, pas juste à la télé ou sur internet. Comment moi serais-je différent? Je regarde tout ça comme un immense cirque, un entremêlement de milliards de fictions toutes très semblables finalement et pathétiques, la mienne y comprise, mais je me laisse parfois attendrir, par la mienne y comprise. Pauvres humains... Les gens m'ennuient, férocement. Je n'accepte de communier avec eux qu'en solitaire. Mais tout ça importe tellement peu. Mon problème : il faudrait que je m'organise. Je n'ai jamais su m'organiser. La musique, ça me manque tellement. À une époque, je ne passais pas une journée sans avoir soufflé une heure ou deux voire trois dans mon saxophone ou ma clarinette — plus ou moins gros sifflets — et je crois que globalement ma vie était bien plus satisfaisante. Je n'avais pas de télé, à l'époque, pas de cinémathèque, je n'avais pas non plus d'internet, il n'y avait que la musique... Chaque jour avait son air... Je soufflais, sifflais des volutes de Lester Young, des bribes de Coltrane, de Parker, des bizarreries monkiennes et même des airs à moi, surtout des airs à moi... Il n'y avait que le Son... la vibration de l'anche... Un monde sans paroles, le meilleur des mondes, comme le cinéma avant qu'il se mette à parler... Un copain m'a dit, il y a quelques semaines : Je vais me mettre à la cigarette électronique, pour arrêter de fumer... Et j'ai répliqué, du tac au tac, que moi j'allais me mettre à la vie électronique, pour arrêter de vivre... Je me rends compte alors que ça fait tellement longtemps que je me vautre là-dedans, du matin au soir... un gouffre... que ça n'est pas innocent... que ça ne peut pas être innocent... que c'est un puissant, très puissant anesthésiant, annihilant... — mais n'est-ce pas nous perdre, disparaître, que nous cherchons?... — que je me suis laissé engluer, absorber dans cette toile électronique qu'un simple orage magnétique un jour grillera, anéantira et moi, ce qu'il en restera, avec... que peut-être même je suis mort depuis déjà longtemps... et qu'alors ici, nulle part, je ne suis peut-être bien qu'un vague écho de qui je fus, ou de qui je crus être, une suite éphémère, banale, de uns et de zéros...

lundi 30 septembre 2013

La laideur sauve. Se sauve elle-même. On ne l'avait montré à personne. Ça ne comptait pas. Un macule. Sur une grande feuille de papier blanc. Oublié dans une pochette. N'avait pas été digne d'être brûlé... Ça me rappelle une histoire de Tchouang Tseu, d'arbre... [Son feuillage était pauvre, peu accueillante alors son ombre. Il dégageait une forte puanteur. On s'en tenait à bonne distance. Son tronc et ses branches étaient noueux et on ne songea alors jamais à en faire des planches. Il ne donnait que des fruits rabougris et amers. Comme bois de chauffage, ça n'aurait produit qu'une fumée âcre. (Fumée sans feu...) Même les insectes le dédaignaient. Un arbre inutile. On le laissa tranquille. Et il est encore là...] Je le regarde, le macule, sur la grande feuille de papier blanc. Dans sa laideur, je le trouve digne. Il me rappelle un temps. Il est juste. C'était ça. Exactement ça... Je m'en suis détaché. J'ai trouvé la distance. Peut-être même qu'un jour je le mettrai dans un cadre, au dessus de mon lit, dans ma cuisine ou mon salon. Quelque chose de décoratif, c'est tout. J'y vois encore ce que j'y voyais. Mais j'ai trouvé la distance. C'est maintenant décoratif. Comme l'arbre de Tchouang Tseu. Un survivant. Dans sa laideur décorative. Le fruit plus du hasard que de ma main... C'était tragique, alors. Et stupéfiant. Ça ne l'est plus. Même si j'y vois encore ce que j'y voyais. (Car je me souviens de tout.) Quelque chose de terrible, d'implacable. Mais c'est décoratif... Tendre à être l'arbre de Tchouang Tseu, ce que je me dis. Dans toute sa laideur décorative. Tenir à distance les importuns. Ne donner que des fruits rabougris et amers. Être d'un bois dont on ne peut rien tirer. Indésirable. Inutile. Irrécupérable. Pour ne pas hâter sa fin... Ça revient souvent, chez les Chinois : Ne pas hâter sa fin. Tout le monde s'agite... et se hâte... Pourquoi ne pas hâter sa fin? Parce qu'on n'est pas pressé. Parce que c'est tellement bon de fumer. Parce que la musique de la pluie sur les toits. Parce que les nuages dans le ciel et la trouée, là, à l'instant. Parce que le goût du thé blanc. Parce que Mouchette, si elle était encore là. Parce que le parfum de la jeune fille en kimono. Parce que le sabre... (On a failli se tuer, ma Maîtresse et moi, l'autre jour, on a crié au même moment, son sabre a frôlé mon oreille et le vent du mien a fait remuer un peu ses cheveux... J'ai senti que quelque chose avait changé, dans notre relation...) Le temps passe. On passe, simple passant. Ne pas hâter sa fin... Plutôt même ralentir son souffle... On a assez couru. On a assez gueulé... frimé. On s'est assez fait exploser le cœur aussi et la cervelle. On a assez parcouru le monde et fait n'importe quoi... On a assez cru... On l'a assez raconté, là ou ailleurs, sous tous les angles, comme pour épuiser le sujet, en vain, pour finalement s'épuiser juste soi-même, en vain... Ne pas hâter sa fin... Il y a des trous? L'erreur serait de vouloir tous les combler. Une vie est faite de trous. C'est même ce qu'il y a de plus précieux, dans une vie, les trous...

mercredi 25 septembre 2013

Dans la nuit, dans son lit, avec ses pieds, avec ses poings, le pépé se battait avec le Diable. Il voulait le prendre. Par les pieds, il essayait de l'emmener. Le pépé ne se laissait pas faire. C'est ce qu'il disait, après, quand on lui demandait la cause de ses hurlements, de ce pugilat infernal à vous glacer le sang. Une de ses belle-sœurs, une toute petite femme toujours souriante comme un masque, aux joues humides, toujours bien gentille, à toute petite voix de souris, toujours à la messe et aux vêpres, aux hôpitaux, aux chevets et aux cimetières, chuchotait qu'il était possédé, le pépé, comme d'ailleurs tous ses frères : le Diable les habitait, c'était même dans le sang. Il l'avait peut-être rencontré tout au fond de la mine, le Diable, je me disais, entre deux coups de grisou. (Une fois, au fond, un cheval l'a mordu, au bas des reins, il en a même gardé la marque.) Mais il se battait. C'était une force de la nature, le Père Blanc. Le Diable ne l'aurait pas comme ça. Et je crois qu'il ne l'a jamais eu et qu'à l'aube, c'était toujours le pépé, qui était victorieux. Il n'était pas homme de paroles même s'il était homme de parole,  mais plutôt d'action, et de silence. Comme le sigle Mercedes, son monde se découpait en trois. Il y avait le fond de la mine, où il arrachait le charbon, faisant souvent double journée. Il y avait son jardin : il s'asseyait sur son banc, fumait son Scaferlati Supérieur Caporal roulé dans son Job 38 bis non gommé, contemplant ses légumes qui poussaient — tout est dans l'art de bien répandre son fumier — dans la musique des insectes, le plus luxuriant des jardins, en haut les roses pour la mémé... et le thé rouge... Et il y avait la maison, où parfois, dans la nuit, il se battait avec le Diable. Il se battait aussi parfois avec la mémé, à une époque, quand il buvait. Et vers la fin, hospitalisé à Bellevue après une autre attaque, il s'était évadé et était remonté, hémiplégique, en liquette de malade, le cul à l'air, armé d'un couteau piqué dans les cuisines, à la maison, pour lui régler enfin son compte, à la mémé. Pour lui, alors, c'était peut-être aussi un peu le Diable, la mémé, je m'étais dit... Moi, le Diable, ça n'était pas mon affaire. Je ne l'avais jamais rencontré il faut dire. C'était l'affaire du pépé. Peut-être même l'affaire de toute sa vie. Moi c'était Dieu, qui venait dans la nuit et me faisait hurler, que je chassais. C'était un grand gaillard un peu vieux, tout en blanc — même si, dans la nuit, tous les dieux sont gris — avec une barbe blanche. Il venait s'asseoir au bord de mon lit. Je sentais même son poids. Il n'avait à priori rien d'effrayant. Un grand gaillard... Il ne disait jamais rien. Mais c'était dans les yeux. Ce que disaient ses yeux qui me fixaient. Rien de très chaleureux. Ni de très rigolo. Pas un dieu chaleureux, ni rigolo. Peut-être un peu celui de Job, de Jonas... Je me recroquevillais le plus possible sous mon drap pour ne plus le voir et ne plus sentir son poids. Ne surtout pas risquer de le toucher, physiquement ou autrement. J'hurlais, dans la nuit. Pendant des années, il est venu me voir et à chacune de ses visites j'ai fini par hurler. Pas toutes les nuits. De temps en temps. Quand je n'y pensais plus, il revenait. Puis il a dû se lasser, heureusement, a compris peut-être qu'on ne me prenait pas comme ça, moi non plus. Je me dis maintenant que c'était facile, pour Lui, avec un gamin de dix ans. Je craignais Dieu. Plus que la peste, le choléra, plus que toute maladie. (On verrait bien, aujourd'hui, s'il ferait encore le Malin...) Alors, on était assis, avec le pépé, sur le banc, au fond du jardin, on ne disait rien, cuisse contre cuisse, on n'avait rien besoin de dire, on était bien, vraiment bien, il n'y avait même que là qu'on était bien... Et quand on dormait, tous les deux, dans le cosy, ni Dieu ni le Diable n'auraient osé venir...

dimanche 22 septembre 2013

Sans même m'en rendre compte, j'ai écrit un livre — voilà pourquoi peut-être je me sens aujourd'hui à ce point épuisé, vidé — un petit, tout petit livre. (Il compte douze brefs chapitres, a même un titre.) Il est là, quelque part, tout petit, je le sens qui palpite, dans les herbes, tout chaud, un petit animal, au petit cœur qui bat très vite. Un sentiment de paix m'envahit doucement. Moi qui ne voulais plus en écrire. Je comprends que c'est en ne voulant plus, justement, que ça s'est fait. Après tout ce temps, presqu'une vie. Ça s'est fait. Je n'étais que l'instrument, le passant, le passager. Et moi seul désormais ai la clé. Il est caché dans les herbes. Il suffit de le remettre à l'endroit. (Écrit dans un miroir, tout est à l'envers.) Juste avant, encore hier, une grande agitation, une nervosité sans objet, j'étais un fauve en cage, fumant comme un crassier. Puis j'ai compris. Qu'il s'était écrit, le petit livre caché dans les herbes, tout seul, s'était joué de moi et que c'était terminé, plus même une virgule à déplacer : plus besoin alors de s'agiter. Je l'ai vu. Ça m'a calmé aussitôt. Un genre d'autoportrait, où je disparais. Tout petit. Mais définitif. Si j'étais écrivain et l'écrivain d'un seul livre, ce serait celui-ci, le petit, tout petit livre caché dans les herbes, que je voudrais montrer au Monde. Si j'avais voulu l'écrire, je n'aurais jamais pu, jamais su. Il s'est écrit tout seul. La Volonté n'était pas la mienne. Ma volonté était même depuis longtemps de ne plus jamais en écrire. Je sentais qu'il se passait quelque chose d'inhabituel, mais ne savais pas quoi. Le livre se faisait, tout seul, me travaillait, comme une poussée de fièvre. Je n'en ai eu conscience que quand il a été terminé. (L'auteur, je n'y crois plus, il devrait disparaître, une fois pour toutes.) Je me sens comme guéri de tout ce qui me rongeait. (Je sais que c'est momentané, mais savoure amplement le moment.) De cette maladie. Cette maladie des livres. Je suis heureux. Libéré. Mon livre est là, caché dans les herbes, je viens de le relire, tranquillement, en buvant mon wulong, sans aucune fierté, détaché, j'ai souri, j'ai ri et j'ai pleuré, un peu. Et j'ai la clé. Ça me suffit. (Peut-être vais-je la perdre, comme j'ai perdu autrefois la clé de quatrains écrits dans une langue oubliée de cannibales d'autrefois, tendre, musicale, mais cruelle, définitivement morte, heureusement — je ne sais plus du tout ce que ça disait, il n'y a plus que la musique : berceuses tendres et cruelles des îles au Temps Jadis...) Il n'est pas caché parce que j'aurais peur de le montrer. Il n'est caché que parce que c'est dans sa nature, qu'il s'est fait sans ma volonté et que ce n'est pas du tout dans son intérêt de se montrer. Il n'est pas brillant du tout, ce petit livre, il faut dire, il n'en a pas besoin. Un si petit animal, de toutes façons, ne survivrait pas longtemps.

lundi 10 décembre 2012

Le vaisseau tangue. Mes os grincent. Je ne suis bien que dans la pénombre. Je ne désire rien d'autre qu'être là. Je suis chez moi. Dans cette pénombre. J'aimerais que ça continue. Mais un jour je devrai m'en aller. Je n'aurai peut-être ce jour-là plus les moyens de rester. Parce qu'il faut payer. Mais je ne vois pas plus loin que mon verre de thé. On verra bien, je me dis. Et après mon verre de thé, je m'en verserai un autre. Savoir que je peux m'en verser un autre me suffit, comme horizon. Au delà, tout est flou. Et au delà du flou il n'y a rien. Juste une grande lumière. Bien trop forte pour moi qui ne suis bien que dans la pénombre. C'est ma pénombre à moi. Je me la suis fabriquée. Pour survivre. Je ne peux être que là. J'ai juste tiré un peu le rideau. Je suis toujours à la même place, sur le canapé, avec le même point de vue, ça pourrait résumer toute ma vie, cette image. Derrière mon verre de thé. Ou bien devant mon verre de thé. Il y avait toutes sortes de variations. Je ne buvais pas toujours le même thé, ça dépendait surtout des saisons, je voyais défiler les saisons dans mon verre de thé, le thé n'avait pas toujours la même teinte et la lumière qui le traversait n'était pas toujours la même. Quand il m'arrivait de quitter mon observatoire, je ne désirais plus alors que le retrouver, enfin, dans ma pénombre, là où était ma vraie place. Loin de chez moi, ne serait-ce que descendu dans la rue pour acheter du pain, je me sentais exilé. Le thé, c'était mon luxe. Une vie sans luxe ne vaut pas la peine d'être vécue. Et la pénombre était mon royaume. Je n'y produisais rien, sinon la pénombre. Ça me suffisait. Je m'imaginais disparaître dedans.

lundi 24 septembre 2012

Je suis gras. Ça ne se voit pas, comme ça, de l'extérieur. C'est à l'intérieur que je suis gras. Tout gras. De l'extérieur, je suis encore svelte. Mais à l'intérieur alors... À la rigueur il vaudrait mieux que ça se voit, que je sois gras de l'extérieur, mais qu'à l'intérieur je sois svelte. Tous mes efforts pour être moins gras à l'intérieur m'ont en fait rendu encore plus gras. Avant, j'étais juste un peu trop gras. Maintenant, je suis carrément trop gras. C'est dans le sang. Il y a des yeux, dans mon sang, comme dans la soupe, j'imagine. Le fait d'y avoir pensé trop peut-être aussi, d'être devenu même un obsédé du gras, du Bon contre le Mauvais, un illuminé, un intégriste, croisé de l'Ordre de la Sardine... Sus au cochon!... J'ai voulu être le premier de la classe de sang, un truc comme ça... Du coup, j'ai eu l'impression de redoubler, quand la créature du labo sanguin m'a rendu ma copie... Je n'avais jamais redoublé, avant... C'est humiliant... Surtout quand vous avez bossé dur pour y arriver... Toutes ces sardines, quand même... S'il avait fallu, je me les serais injectées, les sardines, ou alors même vivantes, frétillantes, façon suppositoires, qui allaient à coup sûr me nettoyer tout ça... Macache... Trop de sardines noient la sardine, peut-être, ce que j'ai dit à mon médecin, tout à l'heure, en fumant une clope sur le trottoir après l'aïkido... Je suis une fabrique de gras... Ça va me boucher les artères... je vais faire un infarctus, comme papa, ou même pire une attaque cérébrale, comme pépé... À moins que le cancer m'attrape avant... Le gras, ça se transmet, de père en fils... Cholestérol & Son... J'en avais beaucoup moins il n'y a même pas un an en bouffant des saucissons gros comme mon bras et des tartines de beurre larges comme ma cuisse... c'est quand même intriguant... Je ne vais plus rien bouffer, autrement... puisque je transforme tout en gras, je vais me laisser sécher, virer fakir... Ça m'a fichu un coup, au début, moi tellement confiant, tellement content de moi... Ça m'a rappelé le bac blanc, quand le prof d'histoire géo avait rendu les copies... J'avais fait un truc pas trop mal et même bien il me semblait, lyrique... Alors le prof, il s'était mis à lire des morceaux d'une copie dans laquelle la France était le premier producteur de pétrole de l'OPEP et des tas d'autres conneries... Tout le monde rigolait, moi y compris... Quel abruti quand même, quel ignorant... Je devais même rire plus fort que les autres... Le prof, lui, il n'avait jamais de sa vie lu un truc pareil, il n'en revenait pas, ça ne valait pas zéro, s'il avait pu il aurait mis moins quelque chose, c'était pour ainsi dire hors barèmes, il était même en colère, qu'un de ses élèves soit aussi con, que son enseignement ait mené à ça... Sauf que l'abruti, c'était moi... Moi?... Non... quand même pas... Au cours de sa lecture, j'avais quand même progressivement moins ri, certaines phrases m'ayant semblé parfois familières, le soupçon ayant peu à peu fait son nid... Je me souviens de ma déconfiture... De m'être senti ensuite comme un paria, bien en deçà du cancre, loin, tellement loin de toute catégorie... (J'ai revécu cette expérience, plus tard, en fac, mais dans l'autre sens, le prof lisant la seule copie potable dans un amphi comble, le prof en colère aussi d'avoir des étudiants si mauvais, à part un qui était vraiment bon. Sa copie était même parfaite. Et il savait écrire. J'avais mis du temps là aussi à me reconnaître. Le soupçon, peu à peu, s'était installé. Moi?... Non... quand même pas... Après, je m'étais senti comme un paria, aussi, au delà de toute catégorie... J'étais soudain pour les autres devenu un type très bizarre... Un gouffre entre eux et moi...) L'OPEP, pour la géo... Et pour l'histoire, dans la foulée, j'avais fait l'apologie du Maréchal Pétain... moi... parfaitement... sans même m'en rendre compte... Je devais avoir la tête ailleurs... Sauf que j'avais eu l'impression d'avoir fait un truc bien, de m'être concentré, d'avoir disserté finement et même avec enthousiasme, de m'être parfois même envolé... Mais là, je suis trop gras... j'en fais trop... même ici j'en fais trop... j'ai l'impression qu'il y a des yeux de gras dans mes phrases... que partout il y a des yeux dans cette soupe... Et t'as pensé à arrêter la cigarette?... Ah... mais c'est tellement bon, fumer... Et puis je ne transforme quand même pas la fumée en gras!... Je serais un drôle d'alchimiste alors... Alors, j'ai décidé de m'en foutre, au moins un peu... Si, en bouffant du saucisson et du beurre, j'étais moins gras, alors... Si, en buvant plus de vin rouge, j'étais moins gras... Vasodilatateur, en plus, le rouge... Plus on a le sang gras, plus on devrait boire du vin rouge, pour élargir les tuyaux, non?... Mon régime hyper-sardiné n'était peut-être pas le plus adapté... J'ai du sang de paysan moi, pas du sang de marin... Je me sentais gras, effectivement, avec toutes ces sardines, tout huileux et ma sueur commençait à sentir un peu le poisson... Le premier producteur de pétrole de l'OPEP... C'est du bon gras! qu'on me disait, tu peux y aller!... Mon œil, moi je dis, bon gras, mauvais gras, c'est de la morale de curé... Le gras, c'est du gras, un point c'est tout... Le bon a vite fait de devenir mauvais et vice et versa...

lundi 26 mars 2012

En fait, je voulais être tranquille, c'est tout. Je voulais être beau, aussi, dans ma tranquillité. Pas beau dans le sens où on m'aurait remarqué comme étant admirable, désirable ou je ne sais quoi. Beau tout simplement, sans le moindre effort ni le moindre artifice ni la moindre intention, tranquillement, pas du tout brillamment. Beau dans ma paresse. Dans l'abandon. Comme un chat. Et vieillir ainsi, les pieds chauffant à la fenêtre. Et disparaître, à un moment ou à un autre, sans faire de bruit, comme évaporé. Et personne n'aurait su à quel point j'étais beau, dans ma tranquillité. Le journal, je ne l'ai même pas lu. Les bruits du monde, au loin. Toutes ces voix qui se mélangent. Et toutes qui veulent parler plus fort que les autres pour émerger de ce brouhaha permanent. C'était un accessoire, le journal. Je le pliais dans un sens, puis dans un autre. C'était plutôt le bruit du papier, qui m'intéressait, qui participait de ma tranquillité. Les phrases que j'y lisais n'étaient pas toujours les phrases qui y étaient imprimées. J'avais mis les variations Goldberg, par Glenn Gould, la dernière version. Une tarte aux pommes cuisait lentement dans le four et parfumait la cuisine. Je buvais mon thé blanc de Chine. Fumais mon tabac de Colombie. Une étudiante, en face, qui habitait sous les toits, a secoué sa couette par la fenêtre. Elle a vite disparu et refermé sa fenêtre quand elle m'a vu, quand elle a vu que je l'avais vue, quand je lui ai légèrement souri. J'étais à la fois dedans et dehors. C'était ma place, les pieds à la fenêtre. Une tourterelle postée sur une antenne télé : Rou... rou... rou... Un fin nuage s'effilochant. Qu'as-tu fait de ta vie?... Que voulais-tu que je fasse de mieux? Que je me jette dans la meute? Que je me mette moi aussi à parler fort pour qu'on m'entende?... Mais je n'ai rien à dire. Peut-être que si j'avais eu quelque chose à dire... Et puis j'ai toujours préféré chuchoter, murmurer... Murmurer... C'est un drôle de verbe, murmurer... Il faut tendre l'oreille... Parfois, il m'est arrivé de me jeter corps et âme dans l'action, vraiment... Pour me rendre compte bientôt que je n'étais pas à ma place... Ma place : les pieds à la fenêtre... La seule personne qui aurait pu me voir était l'étudiante en face qui habitait sous les toits. Mais elle a vite refermé sa fenêtre. Peut-être qu'il y avait quelque chose d'indécent, dans ma tranquillité.

dimanche 20 février 2011

J'ai hésité quelques secondes entre Bach et Billie Holiday. Puis c'était évident qu'il fallait Billie Holiday. Tout doucement, pour accompagner. Il était autour de minuit. C'est tellement doucement déchirant, Billie Holiday. C'est ce qu'il fallait. Le silence n'était pas envisageable, à ce moment. J'avais ouvert un peu la fenêtre, pour qu'elle ait un peu d'air. Peu de temps avant, ses petites plaintes étaient devenues tellement déchirantes que je m'étais enfin décidé. J'ai commencé à composer le numéro des urgences bien trois ou quatre fois avant de pouvoir le terminer. C'est difficile. Mais ce n'était plus possible. Ses pattes étaient de plus en faibles. Plus rien ne fonctionnait. Rien ne rentrait. Rien ne sortait. Quand j'ai parlé au téléphone, il me semble qu'elle m'a compris, avec ses grands yeux qui ne me quittaient plus. Quelques minutes plus tard, elle a fait une autre tentative pour se lever, pour aller vers sa caisse, en zigzaguant, tellement volontaire, comme pour me prouver qu'elle pouvait y arriver, que ce n'était pas encore le moment de fermer le rideau. Elle a gratté sa litière énergiquement, frénétiquement... A fait un long miaou déchirant. Je suis vite arrivé. Évidemment, rien n'était sorti... En faisant un pas vers moi, ses pattes avant se sont dérobées. J'ai juste eu le temps de la rattraper, l'ai vite portée jusqu'à sa couverture près du poêle. A peine l'y avais-je déposée qu'elle faisait une crise énorme, avec des gros spasmes bruyants dans la poitrine, ses pattes se raidissant et frappant à toute volée la tôle du poêle, avant de se figer sur le flanc, les yeux grand ouverts. J'ai cru qu'elle était morte, foudroyée, après un tel choc. Mais non. Elle respirait encore. Elle était même consciente. Je lui ai doucement caressé la tête, en lui parlant, ne cessant plus de regarder ma montre. Il m'avait dit qu'il fallait compter une demi-heure, le type, au téléphone. C'est long, une demi-heure. Heureusement, il fut là en une vingtaine de minutes, donc à peu près dix minutes après la crise terrifiante. Tout se passa très gentiment. Ma voix tremblait parfois, en posant des questions au type. (Je suis curieux.) Souvent, les cœurs malades mettent beaucoup plus longtemps à s'arrêter que les autres. Parce qu'ils sont habitués à lutter? (Il dut lui faire une seconde injection.) Alors que le type remettait sa sacoche sur l'épaule, je me suis baissé, ai pris délicatement le sac avec dedans ma petite Mouche toute molle, l'ai remise au type. C'était mon rituel à moi. (Une urne pour les cendres? Ah non merci. Dispersion dans la fosse commune c'est très bien. C'est ce que je choisirais pour moi.) Quand il l'a prise, je lui ai dit : Attention... doucement... Il est parti. J'ai ouvert toutes les fenêtres en grand. Ai fait brûler du papier d'Arménie dans tous les coins. Ai jeté la couverture. Vidé, nettoyé et remisé toutes ses affaires. Dès que je m'arrêtais, je me mettais à pleurer bruyamment. Pendant peut-être deux heures, je me suis activé. Revenant sur mes pas pour une broutille. Ah, ses cachets... Dans mon sac. Je les ramènerai lundi chez le vétérinaire. Ça, poubelle... Le cyclamen aussi... Quand je me suis couché, il ne me restait plus que quelques heures avant de partir au boulot... La couette sentait la Mouchette... Je changerai la housse demain... En fermant mes yeux brûlants, j'ai eu une sorte de vision... C'était dans la cour, chez mes grands-parents, à côté des clapiers qui autrefois avaient été les cabinets, qu'on appelait toujours les cabinets. Vers les cabinets donc, il y avait mon grand-père, assis sur une chaise de camping en toile avec des accoudoirs, tranquille, avec sa casquette sur la tête, sa roulée à la bouche. Mon père aussi était là, debout, les mains sur les hanches, en short, avec ses genoux cagneux... Ils étaient cool, me souriaient tous les deux... Puis Mouchette arrivait, la queue en l'air, tournait un peu autour d'eux avant de s'arrêter et de me regarder elle aussi... Quelques heures auparavant, en début de soirée, elle avait tant bien que mal réussi à sauter sur le canapé et à venir se coucher sur moi. Elle m'avait même tendu la patte. Elle avait même ronronné tranquillement tandis que je la caressais et lui parlais. Un long moment, peut-être une heure. On avait alors un peu réussi à mettre de côté toutes nos misères. Un dernier moment parfait. Ça dure ce que ça dure, je lui avais murmuré, ce qui compte c'est le moment, c'est maintenant... Elle semblait d'accord avec moi... Juste pour ce moment, je n'en veux plus à mon vétérinaire de me l'avoir rafistolée sans m'avoir demandé mon avis et rendue toute moribonde, à l'essai... Même si ça m'a coûté deux nuits blanches et deux grises sur quatre... Elle a dormi, la plupart du temps, paisiblement, sur mon lit, ou sur sa couverture près du poêle... Et puis elle est morte à la maison, dans son environnement, pas dans une clinique qui ne sent pas bon, avec toutes ces bêtes malades... Et puis j'étais là, à chaque miaou... Avec des caresses, des paroles, j'arrivais à la soulager de sa détresse, je crois... Ça marche pas, qu'elle me disait... Ben oui, ma cocotte, je vois bien... Le lendemain, aujourd'hui, je suis parti bosser, dans mon cinéma, j'avais dans la tête my old flame, Billie Holiday, 1944, toute la journée. J'étais épuisé, toute la journée. J'ai marché, toute la journée, en zigzaguant, comme Mouchette hier. Dès que je m'arrêtais, me posais, les larmes me montaient. J'ai fait un décadrage sur Au delà, de Clint Eastwood, ce qui ne m'arrive jamais. On m'a prévenu au talkie. J'ai dû y retourner en vitesse, en zigzaguant. Enfin, la journée s'est terminée. Je suis rentré, en zigzaguant. Un moment d'absence : ah ben j'vais retrouver Mouchette... Ben non... Derrière ma porte verte, plus de miaou... Je suis arrivé, j'ai tout de suite changé la housse de couette, ai voulu ensuite passer l'aspirateur, mais mes jambes flageolaient... Alors, stop... Repos... Je me suis fait du thé... Dans la salle de bain, j'ai vu des empreintes de pas de Mouchette, allant vers où il y avait sa caisse... Non, un autre jour... Je me suis effondré dans mon canapé, ma théière à portée de main, emmitouflé dans ma vieille couverture pleine de trous, me suis mis Billie Holiday... My old flame... I can't even think of his name... But it's funny now and then... How my thougths go flashing back again... To my old flame...

mardi 23 novembre 2010

Rien que ce côté de toi qui va s'effaçant, suffit à exalter ma vie. (Poème de Wan Xia) Ainsi se clôt 24 city (Film de Jia Zhang Ke), même s'il ne se clôt pas. Il s'est mis à faire froid. J'ai eu envie de thé noir, ai hésité longtemps entre Jin Zhen et Qimen Mao Feng, ai finalement choisi Jin Zhen, que je ne connaissais pas. Plaisirs inconnus. Le monde change. Et pourtant il ne change pas. Still Life m'avait sidéré. 24 city m'a profondément ému. L'esprit vagabonde. C'est ce qui me plaît tellement, dans les films de Jia Zhang Ke. On pose son regard, ici, ou là. Rien n'est imposé. L'antithèse d'une autre modernité, celle d'Avatar, totalitaire, où le regard est dirigé, cloisonné, fasciné, n'a finalement plus grand chose à regarder. En outre, les films de Jia Zhang Ke sont je crois les premiers films tournés en numérique que je trouve plastiquement magnifiques. Une esthétique nouvelle. Ils ne cherchent pas à ressembler à autre chose. Que ce soit un documentaire, ou une fiction, ça n'a plus beaucoup d'importance. Le monde change. (Et pourtant, il ne change pas.) Le regard vagabonde. C'est beau, une usine d'armement. Et toutes ces existences dedans. C'est beau, un bâtiment d'usine d'armement qui s'effondre. Et toutes ces existences dedans. C'est beau, un être humain, je l'avais oublié. Il filme le moment. Le moment où. Le moment quand. Il se permet de citer Yeats. Finalement, il n'y a que la poésie, qui importe vraiment, l'infinitésimal, l'infini. L'esprit vagabonde. Là est la seule vraie liberté. Ce qui pourrait sembler trivial atteint le sublime. Comme elle est triste, l'histoire de petite fleur... Et belle aussi... La plus belle fille de l'usine d'armement, celle dont tout le monde rêvait, s'est finalement retrouvée toute seule... Elle est toujours la plus belle, petite fleur... Mais sa beauté, inaccessible, est une sorte de malédiction... Il y a tellement d'histoires... Chacun à la sienne, simple, belle, édifiante... On n'en veut même pas à Nana d'avoir choisi de faire de l'argent, le plus possible, plutôt que d'être un personnage de Zola... A la fin, on pleure même un petit peu avec elle...

lundi 25 janvier 2010

A 43 ans, je découvre Yasunari Kawabata. Juste ce que j'avais besoin de lire en ce moment. Dans un état proche de l'envoûtement, j'ai lu coup sur coup les belles endormies et nuée d'oiseaux blancs. Ça a créé en moi des résonances, comme si le roman se ramifiait en moi, se greffait même à mon roman personnel. J'aime le style limpide et précis, ce mélange de sensualité et d'onirisme, de cruauté et de tendresse. Cette sacralisation toute japonaise des choses. Le contenu est pauvre, sans le contenant qui lui convient. Cette quête permanente de l'instant parfait, qui est un art de chaque instant, forcément éphémère, forcément générateur de mélancolie et parfois même mortel, passée la floraison. (La pratique du go, puis et surtout celle de l'aïkido, m'ont appris l'importance primordiale de la forme. Quand la forme est belle, elle est juste. C'est même plutôt quand elle est juste, qu'elle devient belle. Il y a un équilibre, une harmonie, qui se voit, qui se sent. Quand la forme est laide, tout semble malade. La quête est celle de l'instant qui ne se répète jamais tout à fait, qu'on ne peut jamais figer. On ne le possède jamais totalement, même si on croit connaître le geste qui nous y a mené, le chemin. Sauf que ce n'est jamais tout à fait le même chemin. Car entre temps le monde a changé, les choses, nous-mêmes avons changé. On ne peut le reproduire à l'identique, l'instant. A cet instant, on fait vraiment partie du monde, comme une bête, ou mieux encore comme une plante, ou mieux encore comme un caillou, ou mieux encore comme un souffle. L'artiste est celui qui sait créer cet instant en le sachant éphémère. Tout est dans le geste, le mouvement, la respiration.) Je me suis souvenu de cette petite tasse qui appartenait à mon arrière-grand-mère Léontine. (Elle est morte quand j'étais tout petit, je ne me souviens plus, il faudra que je demande à ma mère.) Elle y buvait son café. Elle était très pauvre. Ne possédait que ça. Ma grand-mère la gardait dans le buffet comme une relique. Ça lui rappelait sa mère, assise penchée au dessus de la toile cirée à côté du fourneau, buvant silencieusement son café. (Elle en parlait avec tristesse, tendresse, la larme à l'œil, comme si ces moments du café avaient été les seuls moments heureux, même si, de son vivant, elle n'avait pas toujours été tendre avec la Léontine, qui était venue vivre un temps chez elle à la mort de son mari, un fardeau, on la mettait dans un coin, comme une vieille chose qu'on hésitait encore à jeter, encombrante, elle qui était si menue, discrète, on la regardait de travers... Quel réconfort ce devait être alors pour elle, de sentir la chaleur du café sur la terre cuite de sa tasse...) Il ne fallait surtout pas la toucher, sa tasse. On risquait de la faire tomber. C'était fragile, précieux. Elle avait déjà été rafistolée une fois. Quand ma grand-mère est morte, j'ai récupéré la petite tasse de la mémé Léontine. (Ainsi qu'un petit paquet de fines lettres soigneusement serrées par un très vieux lacet.) Elle aurait sinon fini à la poubelle, cette vieille tasse qui n'avait de valeur que pour ma grand-mère et pour moi aussi un petit peu qui en savais l'histoire. J'ai pris l'habitude alors d'y prendre mon café. C'était la tasse qui convenait. Mon café n'avait plus la même saveur. Le moment n'avait plus rien d'anodin. J'étais comblé, heureux. Désormais, je ne prendrais plus mon café que dans cette petite tasse... Jusqu'au jour où, sur la face externe de la tasse, le long de la fissure en Y qui avait été colmatée, j'ai vu se former une larme, épaisse, sombre... Je l'ai recueillie avec mon doigt... Elle était rouge foncé, poisseuse comme un sang bien épais... J'en ai eu un long frisson d'effroi, me souvenant que la mémé Léontine était très pieuse, j'étais comme une bernadette voyant une statue de la vierge pleurer des larmes de sang, moi qui suis un vrai mécréant, en tout cas pas du tout catholique, même si je me disais en même temps qu'il devait s'agir de la colle qui avait servi à rafistoler la tasse qui s'était liquéfiée à la chaleur du café. Quelques jours plus tard, au téléphone, j'en ai parlé à ma mère, qui s'appelle Yvette et qui raffole de ce genre d'anecdote familiale. Comment? La tasse de la mémé Léontine? Je ne vois pas... Mais si, tu sais, celle qui était dans le buffet et qu'il ne fallait surtout pas toucher!... Non, vraiment, je ne vois pas... Depuis, même si je l'ai conservée, je ne bois plus dans la petite tasse de la mémé Léontine. (J'ai même arrêté, quelques années plus tard, de boire du café.)

jeudi 14 janvier 2010

Certaines choses sont précieuses, on ne sait pas trop pourquoi. Elles ont une âme, peut-être... Une âme... C'est quoi, une âme?... Est-ce que ça existe une âme?... Disons qu'on s'y attache, à ces choses, bien au delà de leur fonction, qu'à tort ou à raison on croit qu'elles sont uniques, qu'elles ont une personnalité propre, un caractère, qu'elles sont vivantes... je ne sais pas comment dire... Je me souviens du jour où j'ai acheté ma clarinette. J'en avais repéré une flambant neuve dans une vitrine... J'entre... Comme je ne sais pas en jouer, je ne l'essaye évidemment pas... Le vendeur l'essaye pour moi... J'hésite... J'ai un peu l'air d'un imbécile... C'est chouette, une clarinette... Ça me fait envie... Vous avez une méthode de clarinette?... Pour faire les notes vous comprenez... (J'ai vraiment l'air d'un imbécile...) Le truc qui me chiffonne, c'est l'étui, en plastique, pas joli... Alors, sur un rayon, du coin de l'œil, je repère une élégante petite valise en bois recouvert de cuir noir tout usé... Et ça, c'est une clarinette aussi?... Oui oui, un peu vieille, de concert (L'autre était d'étude...), pas très bien pour commencer et puis c'est un petit peu plus cher... On dirait qu'il ne veut pas me la vendre, il fait un peu la moue... (Un truc de marchand pour justement me la vendre?...) Je peux?... Alors, après l'avoir doucement caressée, j'ouvre la petite valise... Là, dans son écrin tout bleu, elle semblait m'attendre... J'ose un doigt timide le long de son ébène... Comme elle est douce... Une fois assemblée, je remarque que le barillet est légèrement fissuré... Mais les mécaniques toutes patinées, mates, sont tellement... sensuelles... par rapport à l'autre... Je ne sais pas en jouer, mais mes doigts se mettent à bouger dessus, doucement, elle est toute souple... (L'autre était un peu dure au toucher et ses froides mécaniques brillaient comme un miroir de bazar...) Mon cœur s'était mis à battre très fort... Bon... Je repars avec... tout chose... comme un peu ivre... Avant de tenter le moindre son, je la nettoie à fond, la lustre, sans me presser, répare la fissure à la pâte à bois... je la caresse, je la sens... Alors, comment on fait une gamme, sur ce truc-là?... Ah, mais ça ressemble un peu au saxophone... Quelle émotion, quand, après toute une journée, les joues gonflées à exploser, tout congestionné, j'ai su émettre un son... Puis, peu à peu, je me suis détendu... J'ai passé des moments merveilleux, à souffler dedans... L'après-midi, en sirotant du thé, longtemps, ça me vidait complètement l'esprit, j'étais tellement... bien... dans le son... Elle a un son doux et chaud, pas très puissant mais rond, pas très brillant mais onctueux, vivant... Je me suis dit qu'un jour on partirait, elle et moi... un peu comme David Carradine et sa flûte dans la série kung fu... C'est une des rares choses vraiment précieuse que je possède, ou qui me possède... Depuis que j'ai changé d'appartement, je ne la sors presque plus... Là-bas, ça coulait de source... Mais ici... je ne le sens plus... Parce qu'il faut un endroit propice, pour jouer... J'ai un peu perdu, au niveau du souffle et de la dextérité, des sensations et de l'envie, j'ai moins de musique dans la tête peut-être aussi, moins besoin de me vider... Mais ça revient vite... Je sais qu'elle est là, dans sa petite valise noire, sur l'étagère... Juste savoir qu'elle est là me rend serein...

lundi 23 février 2009

Je me suis dit qu'il était enfin temps, à bientôt 43 ans, de commencer à explorer un peu un genre vieux comme le cinéma, que je ne connais pas du tout, ne serait-ce que pour tenter de remettre en questions mes préjugés, je le confesse, plutôt négatifs. Un jour, à Paris, avec Marie-Laure, lors d'une grande et belle exposition consacrée à l'érotisme, j'ai vu un petit film de Man Ray, deux lesbiennes, tête-bêche, se léchant, en boucle. J'ai trouvé ça très bien, troublant (grosse érection, au Palais de Tokyo) et même beau. J'avais vu l'empire des sens, un film très fort, allant jusqu'à être très choquant, magnifique. Je ne voyais pas comment on pouvait aller plus loin dans la mise en scène du sexe, du plaisir. J'apprécie beaucoup aussi les films bondage de Masaru Konuma, des petits bijoux parfois assez dérangeants. Yasuzo Masumura, lui aussi, est allé assez loin dans le genre. Que des Japonais, je remarque. Peut-être ont-ils un rapport au corps plus sain que nous autres, pour pouvoir l'exprimer ainsi jusqu'à l'extrême, ce qui me fait aussi penser au très sulfureux et burlesque Fantasmes du Coréen Jang Sun-Woo. En même temps, ce ne sont peut-être pas des films qui intéressent les vrais amateurs de cinéma porno. Je vais être désobligeant peut-être : ce ne sont peut-être pas des films pendant lesquels on peut se masturber facilement. Du porno soft, on dit? J'en ai vu un très bien, sur Arte, il y a quelques mois : Abigail Leslie is back in town. Un film américain, des années soixante-dix. Ça m'a donné envie d'en voir d'autres. Car il paraît que c'est l'âge d'or du porno, les années soixante-dix. Pas réussi à trouver derrière la porte verte. Pas réussi à trouver un site qui parle de façon au moins un peu érudite et séduisante de la chose. J'ai donc décidé d'y aller au petit bonheur, de commencer à essayer de dénicher des perles, du moment que ça ne dépassait pas une (toute petite) poignée d'euros. J'avais entendu parler d'Ovidie, par des gens très sérieux, plutôt en bien, genre égérie nouvelle vague du porno. Dans la peau d'Ovidie, de Stan Lubrick, ça peut être bien, au moins rigolo, essayons, je me suis dit, en plus le film a reçu deux hot d'or, ce qui semble être une sacrée distinction, ce n'est donc sans doute pas le tout-venant. Alors, je me suis installé, ma théière à portée de main, douillettement entortillé dans mon plaid comme une larve de papillon parée pour la métamorphose, comme devant un film d'Ozu, tranquille, sans préjugé. Quelle déception... Tout y est laid, inexpressif, sérieux, même Ovidie... Une succession de coïts interminables et tous semblables, interchangeables, comme un western où il n'y aurait que des duels sans queue ni tête, sans aucune progression dramatique, sans désir, qui serait bien mieux filmé par une simple caméra de surveillance sans personne derrière... J'ai bandouillé parfois un peu, au début, il faut être honnête... En y mettant un peu du mien, j'aurais pu, peut-être même, me secouer un peu... (Ça m'a aussi rendu triste car ça m'a rappelé une jolie petite fleur un peu maladive qui, la première nuit, s'est mise à quatre pattes, la croupe tendue, tous orifices soudain offerts et, d'une voix blanche, m'a dit fais ce que tu veux... Mais je ne veux rien, ma petite puce, louchant sur son charmant petit trou, bien net, délicatement étoilé, parfait, elle devait en être très fière...) L'ennui s'est rapidement installé et j'ai commencé à regarder ma montre quand j'ai deviné, à la deuxième scène de sexe, je suis très perspicace, qu'il lui éjaculerait sur les seins. J'ai tenu, jusqu'au bout. La métamorphose n'a pas eu lieu. (La larve a même fini par sécher dans le cocon.) Heureusement, j'ai eu la bonne idée d'aller voir le bêtisier, à la fin. Là, voyant ces bouts de scènes où les acteurs devaient parler, ça m'a fait penser à Rohmer. Mais pourquoi Rohmer n'a-t-il jamais tourné de porno? Je suis sûr, très sérieusement, que ce serait formidable. J'imagine. Et pourquoi Orson Welles n'a-t-il jamais tourné de porno? Quel dommage... Et Godard, il aurait pu, Godard, quand même, non?... Mais Rohmer, surtout, j'imagine bien, ce qu'il pourrait faire... Catherine Breillat l'a fait?... Comme c'est ennuyeux, pontifiant, boursoufflé d'intentions, pas du tout sensuel, les films de Breillat... Virginie Despentes a fait Baise-moi?... Misère... Je ne sais même pas si ça peut encore choquer le bourgeois, si c'était le but... Pourtant, je suis très féministe, moi, au fond, même si je n'ai pas l'âme militante... (Un ancien copain m'avait assuré, c'était le fruit de sa grande expérience, que toutes les femmes adoraient être sodomisées. Et toi, tu aimes être sodomisé? lui avais-je demandé. Ben non, enfin, je ne suis pas une femme moi... Et moi? J'avoue n'avoir jamais essayé, mais peut-être que j'aimerais ça, même si je n'y pense pas beaucoup, on ne sait pas... Peut-être que si une jolie petite harnachée comme il convient me le faisait tendrement, je ne sais pas, j'avoue mon inexpérience... Tous les hommes n'aiment peut-être pas être sodomisés... Il m'avait regardé, alors, avec ce petit air contrit qu'il avait parfois lors de nos discussions, me disant que je faisais de la rhétorique... ce que je n'ai pas nié...) Dans la foulée de dans la peau d'Ovidie (qui n'apprécie guère la sodomie, ça en fait au moins une, j'aurai au moins appris ça), j'ai vu Pretty Nina et Pop-Hard... A la fin, j'avais des fourmis dans les yeux... (Dans le second, les femmes avaient encore le droit d'avoir du poil, c'était donc un peu plus mystérieux, ce que j'en ai conclu.) Mais je ne m'avoue pas vaincu, même s'il me faudra sans doute du temps, avant d'y revenir... Il y a sûrement des belles choses, quelque part... Ce serait bien trop triste, sinon...

vendredi 20 février 2009

Je viens de revoir voyage à Tokyo. Le cinéma d'Ozu m'est devenu tellement familier que je n'ai plus grand chose à en dire. Tout a été dit. (Kiju Yoshida est peut-être celui qui en a parlé le mieux. Ou pas.) Je ne revois pas souvent voyage à Tokyo. Je viens plus souvent vers crépuscule à Tokyo, printemps tardif, fin d'automne ou le goût du saké, même si, finalement, c'est toujours le même film, très légèrement décalé d'un film à l'autre, allant de plus en plus vers l'épure, le plan vide, l'infime, le Temps, le Rien. Un simple mouvement de glotte. Un geste d'éventail. Un plissement des yeux de Chishu Ryu. Sa façon inimitable de faire hum... Le premier film d'Ozu que j'ai vu était les sœurs Munakata. C'était l'après-midi, au printemps, j'étais oisif, déjà très amateur de thé et m'étais préparé du thé vert, du bi-luo-chun. Alors, le temps s'est arrêté. Ou plutôt, mon temps s'est arrêté et je suis entré dans le temps d'Ozu. Ou plutôt mon temps s'est mêlé au temps d'Ozu. L'après-midi, en buvant du thé vert. (Dans le goût du saké, le deuxième que j'ai vu, dans un plan vide, j'ai remarqué exactement le même modèle de théière que la mienne, une petite, arrondie, en fonte, avec les mêmes petits motifs autour.) C'est devenu un rituel. Je n'apprécie pas autant un film d'Ozu le soir en sirotant un whisky. (J'ai essayé.) Ça ne marche vraiment bien que l'après-midi, surtout avec du thé vert. Le thé blanc passe bien aussi. Le wulong, ça dépend lequel. Le noir, à la rigueur, en hiver, si on n'a rien d'autre. L'après-midi, il faut avoir tout son temps, couper le téléphone. C'est bien quand la fin du film correspond au crépuscule. Là, on est vraiment dedans. Dans voyage à Tokyo, au début, un petit bateau à moteur passe tranquillement de la gauche vers la droite de l'image. Dans voyage à Tokyo, à la fin, un petit bateau à moteur passe tranquillement de la gauche vers la droite de l'image. Une façon de boucler l'histoire? Un éternel retour? Bien sûr que non. Si le petit bateau à moteur, à la fin, était passé de la droite vers la gauche, on aurait pu, peut-être, à la rigueur, spéculer un peu. Mais là, sûrement pas. Le bateau va dans le même sens. Il n'y a qu'un sens, de la gauche vers la droite. On ne revient pas en arrière. Il faut s'y résigner. Avec le sourire, si on peut. On entre toujours du pied gauche, sur un tatami. Quand on se masse les poignets ou les pieds, on commence toujours par le gauche. C'est le sens de circulation des énergies, en médecines chinoise et japonaise. Si on commençait par le droit, tout serait à rebrousse-poil, à contre-courant. Voilà, ce que j'ai vu, aujourd'hui, en revoyant voyage à Tokyo et je trouve ça bouleversant, sans même parler du reste. Un petit bateau à moteur, qui passe, tranquillement, de gauche à droite. Il ne s'est peut-être rien passé d'autre. Ou bien il aurait pu se passer autre chose et ç'aurait été égal. Ou bien il s'est passé autre chose mais on n'était pas là. (Peut-être aussi qu'un train est passé, au début, de gauche à droite, et, à la fin, de droite à gauche, mais je n'en suis pas très sûr et c'est une autre histoire, le progrès, la vitesse, le voyage... pour aller où?) Il faut avoir le temps, pour apprécier Ozu. Alors, quand on est dedans, on a souvent un fin sourire avec les yeux comme Chishu Ryu et parfois même on rit, et puis l'émotion qui paressait dans la région du sternum comme un chat de gouttière se met doucement sur ses pattes et s'étire comme seul un chat le peut et on a alors des frissons et les yeux tout brillants et brûlants. Ça se consomme tranquillement, un Ozu. Il faut un peu être soi-même le petit bateau à moteur, qui passe, tranquillement, au fil de l'eau.