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jeudi 23 janvier 2014

Arno Schmidt a pris l'eau. J'ai pesté longtemps en constatant la catastrophe. Juste sous le lierre du Diable il était — j'aurais dû me méfier. L'eau a débordé du sous-pot, au dessus, sur l'étagère. Plusieurs fois sans doute, sur plusieurs années, arrosé de l'eau filtrée dans la terre semi-pourrie. Des 14 volumes qui sommeillaient à l'ombre grasse, tropicale du lierre du Diable — intentionnellement, parce que ça lui allait bien, cet enfer — seuls Tina ou de l'immortalité et Roses et poireaux — hébergeant  Paysage lacustre avec Pocahontas (!) — s'en sont sortis indemnes. Les autres, tout gondolés, gonflés comme des noyés, craquant quand on les ouvre comme d'antiques grimoires, au moins, voire des squelettes, le Faune — en poche — en pages volantes jaunasses papier buvard... Fragile... fragile, tout ça... Putain de merde... Le déluge et même plusieurs ont ravagé le rayon. Un par un je les ai inspectés : pas si grave, au bout du compte, encore lisibles, au pire rafistolables — au moins, ils ont vécu, ceux-là... Et survécu!... À l'ombre maudite du lierre du diable les ai remis — on verra bien — rangés dans l'ordre, un certain ordre, à peu près, relu — d'une traite — dans Tina le beau texte de Claude Riehl, LE traducteur : Arno à tombeau ouvert. Puis relu le tout fin Goethe et un de ses admirateurs. (Le salaud... le salaud...) Ce fêlé, l'avais découvert dans la main de singe — bien copieuse et mirifique revue, hélas disparue — il n'y a pas loin de vingt ans : Un météore en été : cinq pages : TOUT était là... Le salaud... le salaud... m'étais-je alors — déjà — maugréé... Souvent, il m'est quand même tombé des mains, ou je m'y suis — toujours? — paumé... Je l'ai parfois maudit... — Comme si, aussi, il m'avait coupé l'herbe sous le pied... — Mais j'y revenais souvent... Puis l'ai casé sous le lierre du Diable, longtemps... qu'il expie... Et il y a quelques jours, je m'aperçois qu'il a pris l'eau, là où je l'avais abandonné, dans ce coin de nature luxuriante bricolée plein de fantômes d'échos de sous-bois, de chuchotis d'insectes, murmuris de ruisseaux fins comme le doigt, hlipchh... hlipchh... de la semelle dans le pré gorgé d'eau... et je me dis alors que c'est un appel, de SA forêt, qu'il est temps, enfin, d'y entrer vraiment, de le lire vraiment, et même systématiquement, plus anorexique picorant comme avant et vite ensuite en cachette allant tout dégueuler — surtout de la bile — la terreur de grossir, de prendre ne serait-ce qu'un gramme de substance étrangère qui deviendrait alors soi, plus vraiment soi donc : on ne sera libéré vraiment que squelette et encore mieux poussière emportée par le vent — je recommence donc du début, avec Léviathan... D'abord, donc : Gadir... — Le salaud... le salaud... — Qu'il a fallu le et même plusieurs déluges, pour me le ressusciter... (Et il prenait des photos, aussi, format carré... — Le salaud... le salaud...)

mardi 13 mars 2012

Levant le nez de mon brand's haide : Quand même, il exagère... avec un petit ricanement — uh uh uh — intérieur... Le salaud, il m'a tout pris... me malaxant le lobe de l'oreille droite... Un cas de plagiat à rebours... Oui oui, tout, le scélérat, sans même me laisser le temps d'en placer une. J'étais autrefois sur le point de me lancer, quand... Je vois alors, à bâbord, se profiler la petite vieille qui démégote le trottoir. Elle est courbée, son regard perçant d'échassier scannant le bitume, grommelant, lèvres minces et sèches comme un coup de crayon, ses pattes d'échassier également. Alors je la regarde arriver. Lentement. Du pied droit elle expédie chaque mégot haineusement dans le caniveau. J'allume une cigarette, ingurgite le fond de mon café infect et froid en grimaçant, puis : Ah... le soleil... en fermant les yeux et m'étirant les bras... Une fille saoule à côté n'a pu retenir sa tête qui a cogné lourdement la table et ça m'a fait sursauter... Plus de peur que de mal, heureusement, ça a semblé la tirer de sa torpeur, elle s'est frotté un peu le front rougi avec un sourire gêné idiot de tous côtés... J'ai fait celui qui n'avait pas vu, pas entendu... Pas la gêner plus... (Plus tard, elle s'est endormie...) Ah!... elle en a oublié un!... mais qui était un peu en retrait... revenant à ma petite vieille démégoteuse... Ah!... Pfffff... Ah!... Chhhh... Qu'elle fait, en passant, genre de locomotive à vapeur au ralenti... shootant dans les mégots... Un sport, je me dis... Ça la maintient... Tout du pied droit... Et elle a disparu. Je la vois souvent. C'est son quartier, son trottoir et elle abomine les mégots. Des années que je la vois, courbée, sifflant entre ses lèvres serrées des horreurs pas même articulées et le bruit de son soulier... Tac... Tac... Fffff... Tac... Ffff... Ils ne mettent pas de cendriers sur les tables, à cette terrasse... Il y a de quoi faire... Elle ne lève jamais le nez... Plus tard, je la vois qui revient, à tribord, avec son pain... Cette fois, tout du pied gauche... C'est bien, elle muscle les deux côtés... Je me souviens alors du mégot que j'ai pichenetté devant moi sur le trottoir... J'ai presque honte, soudain, pas loin d'aller ramasser l'infâme subrepticement et l'enfouir dans ma poche comme on faisait à l'armée... (Ma poche puait le tabac froid...) Mais bien trop engourdi dans ma flemme solaire pour agir... Ce n'est qu'un mégot, une roulée c'est plus discret, si ça se trouve elle ne le verra même pas... Tac... Tac... Fffff... le mégot s'envole superbement et va percuter une jante de voiture avant de mourir dans le caniveau... Elle est forte des deux pieds... Je la regarde qui s'éloigne en maugréant... M'étire une fois encore en me frottant les bras et en bâillant... (Entre temps, le soleil s'était empêtré dans les branchages encore nus...)

samedi 3 mars 2012

Toujours empli de l'absence de Pearl White, mais équipé de mon brand's haide, j'ai caboté mollement jusqu'à la Place Carnot. Au moins en tant que plante y soigner un peu ma carence en vitamine D d'oiseau urbain de nuit. Un monde... dès qu'il fait beau, ils sortent tous de leurs terriers... Au pire, j'irai dans l'herbe... Gare aux crottes de chiens... Mais une place sur le trottoir plein soleil était libre... On aurait dit qu'elle m'attendait... Tout ce monde... et tous à chercher une table, glapir qu'il n'y en a plus... Ils ne la voyaient pas, celle-là, la mienne... Peut-être un trou dans l'espace-temps... Je m'y dirige, donc, sans crainte ni précipitation, m'y installe, remonte les manches de ma chemise jusqu'au milieu du biceps, plus la surface de peau est grande mieux c'est pour bien capter la D, presque envie de me mettre tout nu... C'est pour le cancer, la D, ça fortifie les cellules, plus vaillantes alors à reconvertir celles qui ont été séduites par le côté sombre de la Force... A la fois, n'en faut pas trop, sinon Mélanome s'invite, tout noir et puant dans son vêtement miteux resté trop longtemps au grenier... Toc toc... Faut ce qu'il faut, modérément... Gaston passe devant et s'arrête : on s'en sert cinq : Prenez le soleil? — Et comment!... Il a toujours sa casquette de pépé sur son crâne chauve, moustache, un peu Choron, veste d'hiver... Il repart, me rend le soleil qu'il avait éclipsé derrière sa tête de lune, deux doigts sur la visière... Deux Russes, à tribord... Qu'est-ce que ça cause les Russes et fort... Heureusement, ça cause en russe... Des costauds, mâchoires carrées, cheveux en brosse, blonds, bien slaves, comme sortis d'affiches de propagande d'URSS, habillés chic, un peu voyant à la fois... Peut-être bien des maquereaux... Parce que dans le secteur j'ai cru parfois repérer des prostituées d'Europe de l'Est, qui doivent opérer sous les voûtes de Perrache... Alors je ferme les yeux, telle la plante épanouit ses feuilles, c'est bon... Mais quand même, au bout d'un court moment : Pourraient pas la fermer ces Russes?... Sitôt pensé ils se lèvent et s'en vont... Au même moment, le soleil ardent commence à se glisser sournois derrière un panneau signalant que la place est réservée aux handicapés... Voilà peut-être pourquoi... Le café est dégueulasse mais l'eau du robinet se laisse boire... J'ouvre enfin mon brand's haide... Sur la terrasse en face j'ai cru reconnaître une jeune femme mais l'ai laissée, indifférent, se noyer dans ma myopie... Une plante, pas un lapin... [21.3.1946 : sur papier cul britannique. Jaune bouteille gisait la lune fêlée, j'eus un renvoi en bas dans la brume violette (plus tard encore).] Ça me ressuscite soudain Pearl White et qu'elle a disparu. Je me demande maintenant si ce n'était pas la lune, qu'elle regardait. C'était peut-être la nuit. J'avais cru que c'était le jour, dans un jardin j'imaginais, mais me trompais peut-être. Et puis, elle buvait, Pearl White. Peut-être qu'aussi elle a eu un renvoi, dans la brume violette, après avoir contemplé la lune fêlée jaune bouteille qui gisait... Ça me serre le cœur soudain, à moins que ce soit le café... Elle a disparu... The lady vanishes... Je me retrouve alors dans un train... Elle disparaît... J'en ai presque un peu les larmes aux yeux, parce que Pearl White a disparu, dans le train... Était-ce la lune qu'elle contemplait ainsi songeuse? Ou un oiseau bleu et jaune dont les trilles éclaboussaient les Grands Feuillages?... La question m'habitera longtemps... [Ça s'appelle comment : un divan sans appuie-tête ni ressorts et qui n'a plus de tissus?] C'est alors que deux Russes sont venus s'asseoir à la table à côté. Deux autres Russes. Pareils à la fois. Des Russes de propagande. Qu'est-ce que ça cause, les Russes, et fort. C'est donc la table des Russes, qui vont toujours par deux. Je referme mon brand's haide. Le soleil commence à rejaillir de derrière le panneau : un genre d'aube latérale et blanche : Pearl White... Avant de mettre les voiles allume une cigarette pour voir où va le vent. Étirement des bras, doigts écartés, poings fermés pouces dedans. Coup d'œil sur ma montre : batteries rechargées. Grattement subtil de tête d'un doigt comme pour stimuler l'aire de cervelle dessous. Que de questions, en ce moment... Un divan sans appuie-tête ni ressorts et qui n'a plus de tissus...