Dans mes ascensions, il m'arrivait soudain de me figer. Pourquoi aller plus haut? Ne suis-je pas bien ici? N'ai-je pas trouvé sans même la rechercher une certaine félicité? J'aurais pu rester l'éternité, ici, si elle avait existé, ou plutôt si elle avait eu lieu. L'éternité a-t-elle lieu? Question que je me pose depuis tout petit : L'éternité a-t-elle lieu? J'en suis encore tout baba quand je me la pose, cette question : L'éternité a-t-elle lieu?... Ah... Qu'allais-je trouver en poursuivant l'ascension? Un gourbi de plus, assurément, pas en tout cas cette félicité... Sauf qu'au bout d'un moment, je commençais à avoir un peu froid... — La pierre, c'est beau, mais c'est froid... — Et si j'avais attendu plus longtemps encore, j'aurais commencé à avoir faim, ou envie de pisser... Alors ça n'aurait pas été gérable bien longtemps, de s'arrêter là, de s'arrêter là pour de bon, une fois pour toutes, à part peut-être pour y mourir, à bout de force s'arrêter et se coucher dans la pénombre sur la pierre froide... Un jour, je me dis, il me faudra trouver un endroit paisible comme celui-ci pour m'y dissoudre, m'y oublier... Et je me souviens alors de mes rêveries d'enfance, quand les éléphants partaient lentement pour leur dernier voyage, s'écroulant à la fin dans le fameux cimetière des éléphants... Quel émouvant et noble animal, l'éléphant... Je me rends compte alors que depuis ces rêveries d'enfance je ne pense qu'à ça, la marche de l'éléphant vers le cimetière des éléphants et que je me prends alors pour un genre d'éléphant, mais un éléphant sans cimetière où aller pour son dernier voyage, car il n'y a pas de lieu, pour moi, où aller... Alors je reste sur place, là... avec parfois l'impression d'être déjà dans un cercueil, dans cet appartement, mais aussi dans d'autres appartements, d'autres maisons... Mais la marche de l'éléphant vers le cimetière des éléphants... L'éternité a-t-elle lieu?... Ou bien : A-t-elle eu lieu?... Et maintenant, elle n'aurait plus lieu, alors... Ou le contraire?... Mais l'éléphant...
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vendredi 13 mars 2015
mercredi 4 mars 2015
Elle était très jolie, brune, élancée, douce, à lunettes. Elle venait de rompre avec son compagnon et cherchait un petit appartement, tout comme moi je cherchais un petit appartement et la fille de l'agence nous en avait fait visiter plusieurs ensemble. (Tôt le matin, on avait attendu un moment un troisième visiteur, qui finalement n'était pas venu.) J'avais eu l'impression alors d'être en couple, comme on dit. Jeune avocate et moi chômeur déjà un peu vieillissant. On s'était vite tutoyés et la fiction avait duré la matinée. Tu en penses quoi? Pas mal... La lumière est agréable... Les placards muraux, c'est bien pratique, aussi... Tu devrais le prendre, je lui disais... Mais toi, alors?... elle me demandait, soucieuse... Moi, je ne fais pas le poids, avec mon dossier misérable, ne t'occupe pas de moi, s'il te convient, vas-y, prends-le... Mais parfois on oubliait qu'on était en compétition, perdue d'avance pour moi, et on se mettait à dire on... On se souriait... Viens voir, là!... La vue... On serait pas mal, ici, hein, tu vois... Ton bureau, là... Une petite plante, là, sur le rebord... Ensuite, on était allés prendre un verre à une terrasse, lumière douce d'octobre, été indien, c'était agréable, même si elle allait déposer un dossier pour le seul appartement décent qu'on avait visité et que, non par galanterie mais par réalisme, je m'étais avoué vaincu d'avance... Puis un type s'était pointé, du genre jeune avocat, bien coiffé, m'avait regardé d'un air soupçonneux... Son ancien compagnon? Ou alors un prétendant?... J'avais fini par me sentir de trop et m'en étais allé sans même avoir pris son numéro, quel piètre séducteur j'étais... J'ai oublié son prénom... Elle s'était retournée au moment où j'allais prendre la photo... D'où le trouble... le trouble du voyeur découvert... C'est pour la montée d'escaliers, pour mes archives, j'adore les montées d'escaliers, je lui avais bredouillé... Tu veux que je sorte de la photo?... Non non, c'est bon, c'est juste pour mes archives, et puis ça me fera un souvenir...
jeudi 28 avril 2011
Hideko Takamine est sublime, dans quand une femme monte l'escalier, de Mikio Naruse. Mizoguchi avait Kinuyo Tanaka. Ozu avait Setsuko Hara. Kurosawa, lui, avait Toshiro Mifune, c'était plus masculin, jusqu'à ce qu'ils rompent avec fracas. Naruse, peut-être moins possessif, partageait Hideko Takamine avec Keisuke Kinoshita. (La rivière Fuefuki, comme c'était beau, expérimental et classique à la fois... Et vingt-quatre prunelles alors... maîtresse petit caillou... comme j'ai pleuré, à la fin...) On l'a vue aussi chez Ozu. (Ah... les sœurs Munakata...) En fait, ils la voulaient tous, la belle Hideko... Dans quand une femme monte l'escalier, ils la veulent tous, aussi... Même si elle commence à vieillir, même si elle vomit du sang à cause de son ulcère... Son ulcère?... A cause de l'escalier, devoir le monter, tous les jours, quand on a horreur de ça... Naruse lui disait, à Hideko, avant de tourner : Vous n'êtes pas obligée de tout dire votre texte, si vous préférez l'exprimer autrement... Ils s'entendaient bien... Pas besoin de parler, souvent, on se comprend à demi-mot et même à pas de mot du tout... Le cinéma, ce n'est pas du blabla... Un visage, ce n'est pas qu'une bouche, c'est même souvent un paysage... Et celui d'Hideko alors, vous l'avez vu une fois, vous ne pouvez plus vous en détacher... Vous aussi, vous la voulez, Hideko!... Les paroles qui sortent de sa bouche sont plutôt une sorte de musique, un coup d'œil sur les sous-titres en anglais que vous comprenez à peu près vous apprennent que vous n'avez pas raté grand chose... Sa voix est une émanation de son corps, voilà, comme son parfum, le sens de ses paroles est finalement secondaire. (Le son détermine la phrase, disait Stan Getz...) C'est beau, le japonais, très expressif, musical, on saisit beaucoup de choses, de nuances, sans connaître la langue... Naruse est le dernier des quatre. Avant, ils n'étaient que trois, Ozu, Mizoguchi, Kurosawa, les trois piliers du cinéma classique japonais. Puis, sur le tard, à titre posthume, on a inclus Naruse. On n'arrivait pas à le situer, à le résumer, on ne le trouvait pas assez... japonais, zen... net... je ne sais pas quoi... On n'arrivait pas à l'adorer comme les trois autres... Il nous glissait entre les doigts, en somme... Il n'y a pas de héros, pas véritablement non plus de salauds... Tout le monde est sous la même lumière, disparaît dans la même obscurité... Les hommes, même si parfois ils sont veules comme chez Mizoguchi, ne sont pas que ça... Tout le monde a ses faiblesses... La femme n'a pas besoin d'être idéalisée pour être magnifique... (Même si, pour Naruse, La Femme, c'était Hideko Takamine...) [ Prononcer les "e" "é" et les "u" "ou"...]

