Je pense souvent à Lon Chaney, mort des suites d'un cancer des cordes vocales à l'avènement du cinéma parlant, en 1930. Quelle force inouïe se dégageait de lui... Dans l'inconnu, de Tod Browning, il se fait couper les bras, par amour pour une jolie fille de cirque qui ne supporte pas qu'on la serre dans ses bras. Dans the penalty, de Wallace Worsley, on lui coupe les jambes par erreur quand il est encore tout gamin. Naissance du Monstre. Du Mal. Ça tient à peu de choses. Une erreur de diagnostic. Un œdème au cerveau. A la fin, il ne retrouvera pas ses jambes comme il l'avait horriblement projeté, mais son âme. Le chirurgien, au lieu de lui greffer de nouvelles jambes, l'opère au cerveau. Le Mal incarné devient le Bien. Il perd du même coup sa virilité, sa force, lui qui était aussi une bête de sexe quand il était roi des bas-fonds, des ténèbres et peut-être aussi un artiste. C'est un film étrange à l'happy end grimaçant, ricanant et d'une tristesse infinie. On n'oubliera jamais Lon Chaney, marchant sur ses moignons, ses rictus haineux, sa brutalité absolue, puis cette douceur angélique... Le loup s'est transformé en agneau... Il devait souffrir, quand il jouait. C'était peut-être même son secret, la souffrance, ce qui lui donnait cette force. Ce n'était pas seulement son visage qui parlait et il n'était donc pas seulement l'homme aux mille visages, c'était son corps tout entier qui se tordait, hurlait, emplissant tout l'écran, pathétique, grandiose, effrayant. Le grand héros tragique du cinéma muet, c'était lui. Il était Le Monstre. Celui qu'on montrait, donc, comme au cirque, celui qui fascinait. Aujourd'hui, les monstres, on les cache... (Il serait temps que les studios hollywoodiens, notamment MGM, libèrent tous les trésors encore visibles nés de sa rencontre évidente avec Tod Browning.)
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mercredi 18 janvier 2012
samedi 24 avril 2010
L'Aurore. C'est tout, il n'y a rien à dire de plus. Ça suffit amplement. Sunrise, a song of two humans. Un chant. Voilà. Alors, pourquoi les faire parler, puisque ça chante déjà? Ne risque-t-on pas de ne plus rien entendre? Non, il ne faut pas se fier à la photo, à ce que l'on voit. Ce n'est pas elle, le deuxième être humain du chant en question. Elle, elle n'est pas vraiment humaine, c'est la vamp, c'est la créature de la nuit, Nosferatu en femme. Là, il est en son pouvoir. Elle l'a envoûté. Murnau, pour moi, c'est l'héritier du romantisme allemand, Hoffmann, Chamisso et les autres. Autant chez Fritz Lang les contrastes entre le noir et le blanc me semblent très marqués, francs, les frontières entre le bien et le mal très tranchées, au scalpel, autant chez Murnau tout me semble incertain, inquiétant, mouvant, comme l'effet d'une respiration, d'une palpitation, d'un flux et reflux permanent. La lumière semble battre comme un cœur fragile dans l'eau épaisse et noire. Ce qui est blanc ne l'est jamais pour toujours. Les rivages sont sans arrêt recouverts et découverts par le flux et le reflux d'un épais, sombre océan. C'est une lutte permanente. Parfois, la lumière est à l'agonie. (Pendant des années, jusqu'à récemment, j'ai lutté, dans mes rêves, contre l'obscurité. Je me sentais comme agonisant. Mes rêves semblaient s'éteindre. C'était très angoissant. La lumière baissait, baissait, j'avais beau écarquiller les yeux... Fondu au noir... Dès le début du rêve, ça commençait, d'abord lentement, inéluctablement, le temps m'était compté... Plus j'en prenais conscience et luttais, plus ça s'accélérait... Puis, peut-être épuisé, j'ai accepté le néant, de disparaître dedans, de m'y abandonner... Peut-être même l'ai-je absorbé tandis qu'il m'absorbait, peut-être même suis-je devenu le néant... Un gouffre, sans fond, sans bords, une chute sans chute... Puis la lumière est revenue... Peut-être de la même façon, une fois, dans un torrent, j'ai été à un instant de me noyer, plaqué au fond comme une simple brindille, quand j'ai accepté la force du courant, de ne plus lutter, de m'y mêler, d'être lui...) Les étoiles finissent toutes, à un moment ou à un autre, par disparaître. L'image est vivante, vraiment vivante, elle respire, parfois difficilement, douloureusement, mais elle respire. Peut-être le plus grand poète du cinéma est mort au crépuscule du cinéma muet, à l'aurore d'autre chose. (Je pense aussi à Lon Chaney qui, en 1930, ironie cruelle, est mort des suites d'un cancer des cordes vocales.) Aurait-il survécu au parlant, Murnau, s'il ne s'était pas tué en voiture, en 1931, à 42 ans, une semaine avant la première de Tabu? Qu'aurait-il eu à dire? Je n'en sais rien. Personne n'en sait rien.mercredi 3 juin 2009
Cet après-midi, je fumais une cigarette à la sortie du cinéma où je travaille, quand j'ai vu passer une jolie fille avec un pied tout tordu. Puis j'en ai vu une autre qui marchait avec les pieds à neuf heures quinze. Puis j'ai vu un type qui lui aussi avait un pied tout tordu. Tout ça en deux minutes. La jolie Suzanne (ah... si j'avais vingt ans de moins...) est sortie fumer sa cigarette elle aussi et je lui ai raconté ce que je venais d'observer, en essayant d'imiter les démarches, songeant pour l'occasion à Lon Chaney, mon maître en la matière. Suzanne m'a dit que j'imitais bien. Elle est gentille, Suzanne. Et elle sent bon. (Mais elle ne connaît pas Lon Chaney.) Plus tard, quand je suis rentré du boulot, j'ai encore croisé un jeune type qui traînait sa jambe derrière lui comme une branche morte. Demain, il faudra que j'en parle à Suzanne.
