Affichage des articles dont le libellé est mouchette. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est mouchette. Afficher tous les articles

jeudi 26 mars 2015

Le bonheur était légèreté. Un geste trop appuyé, une intention trop marquée et il disparaissait.

jeudi 20 février 2014

Tu entends? Il y a un merle, m'a dit tout à l'heure ma voisine, qui vient, tôt le matin, sur l'antenne télé, juste en face de chez vous. Un merle. Je ne l'ai jamais entendu. Il faut dire que je dors, le matin. Si je dors si bien, le matin, c'est peut-être bien parce qu'un merle vient se poser sur l'antenne télé juste en face de chez moi. Je n'entends que les pigeons, je lui ai dit, l'après-midi, ou les colombes, les tourterelles, souvent en couple, qui roucoulent, monotones, sans répertoire digne de ce nom. Les chauves-souris, aussi, un peu, la nuit, en meutes, qui tournoient, grinçant à vous glacer le sang, leurs ailes répugnantes qui parfois me frôlent quand je fume à la fenêtre, et pourtant si douces m'étais-je dit, ému, désolé, si gracieuses, ramassant la petite bête d'un noir luisant profond de velours qui avait envahi ma carrée — à l'époque où je vivais vraiment dans une carrée, ou plutôt un cube, pas très grand — soudain minuscule, fragile, elle qui semblait juste avant si grande, menaçante, déployée dans les airs, poussant ses petits cris, comme dans une nasse ne trouvant plus la sortie et que j'avais finalement dégommée au bokken, hiératique, d'un seul coup, net, fatal, sans haine, sous le regard fasciné, prédateur, tellement drôle, cruel et innocent de Mouchette, c'était ou elle ou moi... On était trop proches pour allonger le bras et se serrer la main, avec ma voisine, vers les boîtes à lettres, avec toutes ces poussettes de catholiques qui procréent à cœur joie saturant le passage — une même pour des triplés — alors je lui ai fait la bise, à ma voisine, pour une fois, qui est retraitée des postes, une gentille voisine, comme je les aime, qui se couche tôt, se lève tôt, ne fait chier personne. Son mari, aussi, moniteur d'auto école à la retraite, se couche tôt, se lève tôt, ne fait chier personne et je l'aime bien. Des êtres humains à mon goût... Un merle. Tôt le matin. Bon... Tu entends?... Pas le merle, non : ma voix... Elle se perd... Je sens qu'elle s'éloigne, ou qu'elle s'épuise... qu'à une époque on l'entendait encore clairement, distinctement mais que maintenant plus ça va plus elle s'éloigne, ou s'épuise... se perd... Tu ne trouves pas?... Je vais tirer des sous, voir où en est mon compte en banque, après toutes les factures... Ça va, je suis encore vivant... je peux alors me prendre une bouteille de whisky, un blended pas prétentieux, mais chaleureux, honnête, le même que boivent les deux copains anciens combattants de 14 dans this happy breed, de David Lean, et j'avais remarqué que l'officier japonais, dans le pont de la rivière Kwaï, partageait avec l'officier anglais le même whisky pas prétentieux que partageaient les deux copains anciens combattants de this happy breed et donc le même que parfois moi aussi je sirote, le soir, solitaire... du chocolat noir extra fondant, des dattes, en faisant mes courses, après être passé chez ma marchande de thé me réapprovisionner en Shui Xian, un wulong pas prétentieux, un peu rustique mais fin, honnête, chaleureux, un peu mystérieux aussi... évoquant un peu les sous-bois... les bords de l'eau... Fée des eaux, m'avait dit jadis ma marchande de thé, ma marchande de thé que j'avais une fois entendue parler de thé sur France Culture, pour dire, pas n'importe quelle marchande de thé, alors... et c'est même ma marchande de thé, qui n'était pas encore ma marchande de thé, seulement une marchande de thé, qui m'a donné le goût du thé, pas en l'écoutant à la radio, mais lors d'une conférence sur le thé avec dégustation où m'avait traîné une blonde... mais quelle blonde... radieuse... pas du tout une blonde ordinaire... sa petite culotte en dentelle, sur le tancarville, tellement émouvante, je m'en souviendrai toute ma vie... Thé de Narcisse, disent aussi quelques mauvaises langues, sauf que Narcisse il n'a jamais foutu les pieds en Chine... Sauf aussi que maintenant, elle n'y est plus, ma marchande de thé, dans la boutique de thé, même si je dis toujours que je vais chez ma marchande de thé... Maintenant, les marchandes de thé, elles n'y connaissent plus rien... Bref... Tu entends?... C'était ou ça ou souffler un moment dans mon saxophone... Je n'avais pas plus d'air que d'idées... comme d'habitude... ça vient ou ça ne vient pas... Juste fermer les yeux un moment... Le son détermine la phrase, comme disait Machin... J'ai hésité un moment entre les deux, paresseusement ai opté pour le moins fatigant...

mardi 4 février 2014

On est bien vite oublié. Peut-être d'ailleurs que c'est préférable. De quoi se souviendrait-on sinon? De mesquineries, d'indélicatesses, de choses honteuses, plus ou moins répugnantes, salissantes pour la mémoire... Je ne me souviens nettement que de mes bassesses, que de mes lâchetés, que de mes erreurs, que de ma bêtise... Une faute de grammaire dans une lettre écrite il y a vingt ans, sans doute brûlée, me hante encore... La plus romanesque histoire de ma vie a fini par se résumer à une faute de grammaire, dans une phrase, pas n'importe quelle phrase, gravée là, secrète comme un mantra poisseux qui me plonge dans l'océan de ma honte... Ne restent que les fautes, même s'il n'en subsiste aucune trace en dehors de moi... Avoir sciemment blessé une fille gentille, lorsque j'avais quinze ans... Avoir trahi un ami... Avoir abandonné mon grand-père... Avoir insulté mon pauvre père mourant... Avoir frappé Mouchette... En somme avoir sali tout ce qui était délicat, abîmé tout ce qui était fragile... Tant de fautes... impardonnables à mes yeux... Mâcher une banane m'aide à surmonter cet instant. Phrase écrite il y a plus de vingt ans. Qu'on la grave sur ma pierre. C'est ma phrase. Ma seule phrase. Toutes les autres sont du remplissage. Celle-là, c'est la vérité. À chaque fois que je mange une banane et même à chaque fois que je regarde une banane que je suis sur le point de manger, je me la dis, depuis plus de vingt ans : Mâcher une banane m'aide à surmonter cet instant. Il n'y a rien à dire de plus. Déjà, à l'époque, il n'y avait rien à dire de plus. Un camion plein de cochons qu'on menait à l'abattoir venait de passer, dans la nuit... Le décor a changé, à peine... Et moi... On ne sait plus à qui sont les os, au bout d'un certain temps. Si personne ne s'en souvient, si personne ne continue à payer la concession — car se souvenir, c'est payer — on déterre les os oubliés, non réclamés, pour faire de la place aux morts pour qui on paye, les morts qui comptent. Il y a quelques mois, un cousin éloigné vivant encore sur la terre — arriérée, désolée — de nos ancêtres, comme on dit, a demandé à ma mère s'il pouvait déposer dans le caveau familial les restes d'une vague aïeule qu'on venait de déterrer, car elle n'avait plus sa place dans le cimetière, puisque plus personne ne payait, puisque plus personne ne se souvenait d'elle, plus suffisamment en tout cas, qu'elle n'échoue pas quand même dans une vague fosse commune ou un vague ossuaire commun. Bien sûr, hospitaliers, on lui a fait une petite place, pas son nom sur la pierre mais on lui a fait une petite place, dans un coin, anonyme, sur un bout de planche. Des os dans une boîte, un nom sur une pierre. Et bientôt il n'y a plus de boîte et plus non plus de nom sur la pierre. Le fossoyeur récupère dans le meilleur des cas ce qu'il reste dans une boîte bien plus petite, peut-être une simple boîte à chaussures quand il ne reste plus grand chose, au début, puis dans une urne, peut-être, que ça soit plus présentable, dans le caveau, comme un pot, mais sans fleurs, bouché. Parce qu'on n'oserait peut-être pas mettre dans le caveau une simple boîte à chaussures... Je me demande... Il faudra que je demande à ma mère, même si je crois maintenant me souvenir que le cousin éloigné, le Joseph, le Jojo, de condition très modeste, genre d'employé à la commune, chargé entre autres de l'entretien du cimetière, faisant même peut-être parfois office de déterreur de morts, connaissant la moindre tombe au nom et aux dates érodés, a dégotté un simple pot, pas l'urne agréée pompes funèbres, mais un pot, il n'allait quand même pas se ruiner pour une morte qu'il n'avait même jamais rencontrée... Car se souvenir, c'est payer... Ça me semble tellement juste... Et ça concerne aussi les vivants... C'est peut-être bien ma deuxième phrase mémorable, mâchant toujours la même banane, n'ayant jamais cessé de mâcher cette même banane... Se souvenir, c'est payer... Combien alors est-on prêt à payer?... Hein?... Et pendant combien de temps?... Il m'aura fallu plus de vingt ans pour poursuivre honnêtement ma rumination...

jeudi 10 octobre 2013

Parce que la Mort rôde... — Verdâtre, avec sa faux... — On croit qu'elle vient d'un coup... Mais elle rôdait depuis un bon moment déjà... On croyait que ce n'était qu'une idée, qu'on pouvait la chasser comme une simple idée noire, ou plutôt une simple idée verdâtre... — La remplaçant par une autre idée?... — Peut-être... Mais elle était toujours là... Elle a d'ailleurs peut-être toujours été là, dès la naissance, assise dans un coin dans la salle d'accouchement, ou juste derrière soi, bientôt, à flairer vos cheveux... Alors on croit pouvoir la chasser comme une idée, la remplaçant par une autre idée, mais elle est toujours là... Elle fait partie de la famille, on ne la chasse pas comme ça... Même chassée, même reniée, refoulée, scotomisée, tout ce qu'on voudra, de toute façon, elle sera toujours là, dans un coin... — Tu pensais, à un moment, que c'était toi, peut-être, qui l'avais rendue malade à ce point, que c'était peut-être à cause de toi, que tu faisais se faner les jolies fleurs, que c'était peut-être même toi qui l'avais poussée au suicide, la jeune fille et la mort... Un soir de fin d'automne, en regardant ta fenêtre, tu avais senti la Mort près d'elle... Peut-être six mois plus tard, au printemps, elle t'avait dit qu'elle avait essayé de se suicider six mois auparavant... — Oui... Un appel au secours, elle avait dit, comme tout le monde dit, comme on dit à la télé, dans les magazines, dans les mauvais romans... Pas grand chose, elle avait dit, presque en riant, un acte désespéré, mais elle ne voulait pas vraiment en finir, elle avait dit... Qu'on la remarque, surtout, qu'on s'occupe d'elle, en baissant les yeux, elle avait dit... — Peut-être alors qu'elle t'appelait... — Peut-être... — Et quelque part, tu l'as entendue... — Peut-être... Ou alors c'était une coïncidence... J'ai pensé et même senti qu'elle se suicidait alors qu'elle se suicidait... — Et tu ne l'as pas rappelée... — Je n'avais plus son numéro... Elle m'avait une fois de plus banni de sa vie... — Tu as peut-être l'oreille, pour la Mort... — Peut-être... — C'est peut-être même toi, le Verdâtre... — On est peut-être tous le Verdâtre de quelqu'un... — Et toi, tu la chasses, la Mort, comme une idée?... — Non... Moi je l'attends, avec mon sabre... Je m'entraîne... Et puis ce n'est pas qu'une idée... Je la sens, parfois, dans la nuit... Je meurs un peu, dans la nuit, souvent, je frôle la Mort, ou alors c'est elle qui me frôle... Elle me serre le cœur, parfois, pour voir ce que ça fait, quel genre de client je suis... Elle s'entraîne, elle aussi, se prépare... Je suis même mort déjà tant de fois... Comme des répétitions, avant la première, ou plutôt avant la dernière... — Sabre contre faux... — Oui... On verra bien... — Tu te prépares... — Oui... Comme le père qui avait fait la vaisselle et ses besoins et sa toilette avant d'aller finalement se recoucher... Comme le pépé qui était remonté traviolant de l'hôpital avec un couteau dans son poing... — Parce que la Mort se précise... — Oui... Quelques mois... Quelques années... Je ne sais pas trop... — Voilà pourquoi tu es devenu tant bavard... — Oui, peut-être... À un moment, on se prépare vraiment... — Tu mets de l'ordre dans tes affaires... Tu t'entraînes aussi au sabre... — Oui, peut-être bien... — Depuis quand?... — Depuis toujours peut-être... Mais la mort de Mouchette peut-être a déclenché quelque chose... — Que de peut-être... — Je me souviens, elle s'est redressée brusquement sur ses pattes, quand on lui a fait la première piqûre... alors qu'elle était paralysée... — L'instinct de vie... — Oui... — Elle nous manque... — Oh oui... — Mais ne pas hâter sa fin... — Certainement pas... — Chaque souffle compte... — Oui... — Et tu crois que tu vas vaincre, avec ton sabre?... — Quelle importance... Seul le geste compte... Seul le geste comptera... Dégainer, couper, il n'y a que ça... Le son de lame qui fend l'air... le petit vent...

lundi 30 septembre 2013

La laideur sauve. Se sauve elle-même. On ne l'avait montré à personne. Ça ne comptait pas. Un macule. Sur une grande feuille de papier blanc. Oublié dans une pochette. N'avait pas été digne d'être brûlé... Ça me rappelle une histoire de Tchouang Tseu, d'arbre... [Son feuillage était pauvre, peu accueillante alors son ombre. Il dégageait une forte puanteur. On s'en tenait à bonne distance. Son tronc et ses branches étaient noueux et on ne songea alors jamais à en faire des planches. Il ne donnait que des fruits rabougris et amers. Comme bois de chauffage, ça n'aurait produit qu'une fumée âcre. (Fumée sans feu...) Même les insectes le dédaignaient. Un arbre inutile. On le laissa tranquille. Et il est encore là...] Je le regarde, le macule, sur la grande feuille de papier blanc. Dans sa laideur, je le trouve digne. Il me rappelle un temps. Il est juste. C'était ça. Exactement ça... Je m'en suis détaché. J'ai trouvé la distance. Peut-être même qu'un jour je le mettrai dans un cadre, au dessus de mon lit, dans ma cuisine ou mon salon. Quelque chose de décoratif, c'est tout. J'y vois encore ce que j'y voyais. Mais j'ai trouvé la distance. C'est maintenant décoratif. Comme l'arbre de Tchouang Tseu. Un survivant. Dans sa laideur décorative. Le fruit plus du hasard que de ma main... C'était tragique, alors. Et stupéfiant. Ça ne l'est plus. Même si j'y vois encore ce que j'y voyais. (Car je me souviens de tout.) Quelque chose de terrible, d'implacable. Mais c'est décoratif... Tendre à être l'arbre de Tchouang Tseu, ce que je me dis. Dans toute sa laideur décorative. Tenir à distance les importuns. Ne donner que des fruits rabougris et amers. Être d'un bois dont on ne peut rien tirer. Indésirable. Inutile. Irrécupérable. Pour ne pas hâter sa fin... Ça revient souvent, chez les Chinois : Ne pas hâter sa fin. Tout le monde s'agite... et se hâte... Pourquoi ne pas hâter sa fin? Parce qu'on n'est pas pressé. Parce que c'est tellement bon de fumer. Parce que la musique de la pluie sur les toits. Parce que les nuages dans le ciel et la trouée, là, à l'instant. Parce que le goût du thé blanc. Parce que Mouchette, si elle était encore là. Parce que le parfum de la jeune fille en kimono. Parce que le sabre... (On a failli se tuer, ma Maîtresse et moi, l'autre jour, on a crié au même moment, son sabre a frôlé mon oreille et le vent du mien a fait remuer un peu ses cheveux... J'ai senti que quelque chose avait changé, dans notre relation...) Le temps passe. On passe, simple passant. Ne pas hâter sa fin... Plutôt même ralentir son souffle... On a assez couru. On a assez gueulé... frimé. On s'est assez fait exploser le cœur aussi et la cervelle. On a assez parcouru le monde et fait n'importe quoi... On a assez cru... On l'a assez raconté, là ou ailleurs, sous tous les angles, comme pour épuiser le sujet, en vain, pour finalement s'épuiser juste soi-même, en vain... Ne pas hâter sa fin... Il y a des trous? L'erreur serait de vouloir tous les combler. Une vie est faite de trous. C'est même ce qu'il y a de plus précieux, dans une vie, les trous...

dimanche 7 avril 2013

Ça fait tellement longtemps que je n'ai pas vu la mer. La dernière fois, c'était avec Mouchette, en voiture, vers Sète, on était juste passés. Elle n'aimait pas la voiture, Mouchette, elle avait miaulé tout le long, toute tremblante, oreilles couchées, montant même parfois sur la plage avant tenant à peine sur ses pattes. Dès le début de notre périple, elle avait chié et pissé et vomi sur mon pull vert, que j'avais jeté dans la première poubelle de station essence, le même pull vert que je portais quand je l'avais rencontrée et quand on s'était retrouvés elle avait semblé déçue que je n'aie pas pris mon pull vert, comme si je n'étais plus du tout le même, sans cette saloperie de pull vert, comment avais-je pu le garder si longtemps? Elle n'aimait pas voyager. Pas comme dans mes rêves, où elle trottait toujours à mes côtés comme le Milou à Tintin. Et chez les autres, alors, tout son temps aplatie sous les lits. Après, on n'a plus du tout voyagé. C'était un test. Je m'étais dit essayons, pour voir si elle aime ça. Pas du tout. Je la revois, terrorisée, sur la plage avant. Je ne pouvais pas trop descendre la vitre, sinon elle aurait sauté, à la moindre ouverture essayait de forcer le museau, aurait aimé avoir l'épaisseur d'une feuille de papier. Dans la voiture il y avait aussi un copain, qu'on avait récupéré à Agen et qu'on emmenait à Toulouse. Il essayait de la tenir sur ses genoux tant bien que mal. On rigolait. Elle perdait ses poils par poignées. Mais on ne s'est pas arrêtés. Ça avait l'air joli, Sète. Puis on est remontés à Lyon, de nuit, juste Mouchette et moi, il pleuvait. En plus des essuie-glaces qui étalaient le gras sur le pare-brise, tirs tendus d'étoiles filantes, il y avait Mouchette qui se baladait en tremblant, miaulant rauquement sur la plage avant. On avait pris l'autoroute pour que ça aille plus vite. Je me demande encore comment on n'a pas eu d'accident. Je l'attrapais, essayais de la maintenir sur mes genoux, elle se libérait, montait sur le volant, se mettait à hurler, je n'y voyais plus rien. Tout ça pied au plancher. Quand on est finalement arrivés, elle s'est calmée aussitôt. La porte de traboule franchie je l'ai sortie de sa boîte. Reconnaissant son territoire, le labyrinthe, queue en l'air d'un coup comme un cran d'arrêt, me regardant : miaou? Puis a avalé ventre à terre les cinq étages en terrasses en grognant de plaisir, les Grands Espaces retrouvés. Bien deux heures ensuite à faire sa toilette tellement l'aventure l'avait fripée. M'en a pas voulu. Pas du tout dans son caractère. Ronronnant bientôt sur moi, toute propre, tout son long, sa patte sur mon épaule, sphinge de gouttière, sa tête qui d'un coup tombait sur ma poitrine, toute molle, toute chaude. Parfois, elle sursautait, me plantait un peu les griffes, devait rêver. Mais quelle idée, de partir en voyage...

vendredi 12 octobre 2012

C'est en sortant de la salle de bain que j'ai pris conscience que j'étais mort. Je devrais plutôt dire salle d'eau car je n'avais pas de baignoire, seulement une douche, mais j'ai toujours trouvé que ça faisait con de dire salle d'eau, précieux, sirupeux, bourgeois qui se veut et se trouve distingué, qui connaît, lui, les subtilités du langage, comme de dire réfrigérateur, boni ou spaghetto, en revanche... Bref. J'ajoute que ce que j'appelle salle de bain faisait aussi lieu d'aisance et que je venais de me lever du trône quand j'ai pris soudain conscience que j'étais mort. Ne jamais abandonner son trône, je le savais... Ce que je ne savais pas, c'est que j'étais déjà mort bien avant d'en avoir pris conscience. J'avais cru vivre, un certain temps, alors que j'étais bel et bien mort. D'autres que moi peut-être aussi m'ont cru alors vivant, mais peut-être pas. Sauf que j'étais mort. Prendre conscience de ma situation, si je peux dire, m'a alors fait prendre conscience que j'avais vécu un certain temps comme un genre de fantôme, de zombie, une âme en peine autrement, je ne sais pas comment dire... Ce jour-là, j'avais fixé au mur une photo de Mouchette. Je l'avais regardée longuement et l'émotion m'avait gagné, j'avais alors pleuré, sans éclat, doucement, pudiquement, en souriant, c'était même très bon, comme je l'aimais, cette gentille bête. Mouchette sortait de la salle bain, donc. La salle de bain qui je précise était aussi son lieu d'aisance puisque sa caisse jouxtait mon trône et qu'on s'y retrouvait d'ailleurs souvent, dans la salle des trônes, assis l'un à côté de l'autre, faisant de concert ce qu'on avait à faire. Elle sortait de la salle de bain et je l'avais prise en photo, à hauteur de chat, venant vers moi, faisant son miaou qui m'émouvait tant, son miaou qu'elle ne disait qu'à moi. C'était ainsi une photo sonore que j'avais fixée à mon mur. C'était Mouchette, vraiment Mouchette. Depuis qu'elle était morte, j'errais comme une âme en peine il faut dire, la vie n'était plus du tout comme avant. Tout, petit à petit, disparaissait autour de moi, à commencer par mon métier, bientôt mon existence sociale, tout foutait le camp en somme et moi-même je commençais à m'effacer, d'abord en surface, puis, bientôt, dans les interstices de la surface... Sans me l'avouer vraiment, ma vie n'avait été qu'une vie de chat et même de chatte stérilisée... C'était quand même bien mieux qu'une vie de chien... C'est en sortant de la salle de bain que je l'ai vraiment su... C'est comme si quelqu'un m'avait alors pris en photo, à hauteur d'homme, un instantané, sortant de la salle de bain, jetant un coup d'œil sur la photo à hauteur de chat de Mouchette sortant de la salle de bain me regardant la prendre en photo tout en se précipitant vers moi et me disant... Quelqu'un, je ne sais pas qui... Personne, sans doute... En tout cas j'ai vu très nettement la photo... Silencieuse, la photo, pas comme la photo sonore de Mouchette... Ça y est, je suis mort, je me suis dit, même si c'était insensé, puisque j'étais mort déjà depuis un an et demi... On m'appelait parfois Monsieur Mouchette, avant... Puis, on aurait pu m'appeler Monsieur Feu Mouchette... Maintenant, assurément, on pouvait m'appeler Feu Monsieur Mouchette...

jeudi 12 avril 2012

Ce soir, je revois la vie d'O'haru femme galante. Rendez-vous est pris. Je m'y prépare. C'est comme une éclipse totale de soleil annoncée. C'est rare. Il faut que ce soit rare. (Plutôt de lune, je me dis, car autant chez Ozu j'y vais en fin d'après-midi, pour en finir au crépuscule, autant chez Mizoguchi j'y viens la nuit.) L'envie doit mûrir, jusqu'au moment qui est le moment, où on est enfin prêt à le revivre. Il ne s'agit pas seulement de passer un moment, d'occuper son temps et on ne retrouvera jamais l'émotion par une simple réaction de cause à effet du genre je possède le film il me suffit de le remettre dans la machine pour le revivre à l'identique sinon on le passerait en boucle, on vivrait même dedans à perpétuité, on finirait aussi sans doute par l'user, le vider de sa substance qui est à la fois en dedans et en dehors de lui. Il faut prendre rendez-vous, que le moment soit le moment. Le rendez-vous est parfois pris longtemps à l'avance, parfois quelques minutes seulement avant. C'est le film de Mizoguchi que j'ai le plus vu, que j'ai eu le plus souvent envie de revoir et auquel je pense toujours en me disant : Quand reverrai-je enfin O'Haru? (Car je sais que je la reverrai encore, encore et encore, jusqu'à ma mort...) Aucune vision n'est anodine et toujours je m'y prépare, parfois même longtemps à l'avance. Ce soir sera parfait. Je le sens. Je le connais par cœur, ce film. Mais je le revois toujours d'un œil neuf. Ou plutôt il me rénove l'œil, si j'ose dire, à chaque fois c'est la renaissance à la fois du film et de mon œil. Parce que je le connais par cœur, que j'en sais la pulsation intime. La dernière fois que je l'ai vu, j'en avais parlé des heures juste avant à des amis en visite dans ma tanière, j'en avais parlé je crois le temps du film juste pour évoquer un travelling sublime vers la fin que je voulais leur montrer (oh... juste quelques minutes...) mais je pouvais difficilement leur montrer sans l'introduire, dire ce qui l'amenait le travelling, car il n'était rien, le travelling, sans tout ce qu'il y avait autour. J'avais dû bien les saouler, je m'étais dit, après... Quand, enfin, je leur ai montré le travelling en question, je me suis aperçu qu'en fait ce n'était pas un travelling, mais un enchaînement de travellings et alors tout mon discours préliminaire tombait à l'eau... Le film, une fois de plus, s'était joué de moi... Je ne vous ai pas trop saoulés avec mon bavardage?... Ils sont polis, gentils, n'auraient jamais osé dire qu'oui, forcément, énormément, tout ce temps, pour voir ce travelling qui était en fait un enchaînement de travellings, et moi, gesticulant, dans ma passion... Alors, là! vous voyez... Alors, ils ont enfin vu l'extrait, poliment... Ah oui, c'est un vieux film... Moi, regardant ma montre : Retiré du contexte, ça ne veut plus dire grand chose... C'est con, les extraits... Finalement, peut-être que ça aurait été mieux qu'on le regarde entièrement, au lieu que je vous en parle interminablement et que j'en dise en plus n'importe quoi... Vous voulez que je vous le prête?... Oh... une autre fois peut-être... (Parce que mon désir de leur donner envie m'avait seulement donné envie à moi...) Bon... Et autrement, ça va?... Ton dos, ça s'arrange?... Et toi, tes rayures, ça avance?... Un verre de thé?... Je remets d'l'eau... Oui, c'est vrai, on est bien, chez moi... (Parce que Corinne me dit toujours qu'on est bien, chez moi...) En tout cas, moi, j'y suis bien... Adapté à ma flemme, chez moi, oui, parfaitement... Z'entendez l'oiseau, là?... Et Mouchette, ma jolie chasseuse de piafs, vive, arrêtant soudain de se lécher langoureusement, impudiquement devant tout le monde, vautrée tout son long sur le tapis, avait tourné la tête au même moment que moi...

mardi 3 avril 2012

Les photos ratées sont bien souvent les meilleures. Il faudrait savoir en rater plus souvent. Hélas, ou heureusement, ce n'est pas un savoir. C'est l'accident, ou l'incompétence, ou je ne sais quoi, la désinvolture, le je-m'en-foutisme, le hasard, qui produisent le ratage. Si on pouvait tout rater comme on rate une photo, ce serait magnifique. Un instantané. On ne revient pas dessus. Alors que beaucoup de ratages sont ou deviennent des ratages parce qu'on est revenu dessus, des moments médiocres qu'on a voulu améliorer, transformer en belles choses, qui n'auraient peut-être pas été des ratages si on ne s'était pas acharné à vouloir sauver ceci cela, à parfois même vouloir y imprimer tout autre chose, un genre de mensonge alors, pour que l'image soit mieux, plus acceptable, flatteuse, ou bien auraient été des ratages magnifiques qu'on aurait peut-être su apprécier bien plus tard. Il faudrait peut-être apprendre à ne rien vouloir améliorer, arranger, se contenter d'instantanés, sans regrets. Accepter aussi que l'image se soit formée malgré soi. Et mieux vaut un ratage total qu'un à peine ratage. Ça vaut pour tout. Me le dire me console de bien des choses, me fait même me sentir à l'instant magnifique, moi qui ai tout raté, même si je sais que l'effet passera vite. Il y a des regards en tout cas qu'on n'oublie pas. Ceux qui disent que les bêtes et notamment les chats n'ont pas d'âme sont des cons.

samedi 31 mars 2012

Il y a quelques jours, j'ai dû me rendre à la mairie faire certifier conforme ma signature dans une sombre affaire de saucisson, pardon : de succession. (Le tonton Roger...) Après cette menue corvée, je comptais bien aller me réconforter amplement à une terrasse au soleil Place Carnot, regarder un peu les filles passer, flemmarder un peu avec un livre, à cet effet avais embarqué un fin ouvrage pris sans trop réfléchir traînant sur mon canapé : l'homme sans postérité. En chemin : Tiens, c'est quand même marrant, d'avoir pris ce bouquin-là... Alors, sur la table, devant la secrétaire de mairie, pendant les formalités, je l'ai posé... Je trouvais ça  tellement approprié... En sortant de la mairie, content de n'y être pas resté plus de cinq minutes, avec ma grosse enveloppe et mon bouquin, j'ai croisé un type qui y entrait et nous nous sommes salués. Ça roule?... il m'a lancé. (Drôlement!... j'ai répondu.) L'ancien directeur de mon premier cinéma, viré depuis et au chômage pour avoir traité devant la presse locale son patron de voyou, de scélérat, et caetera... ce qui n'était pas faux... C'est lui qui m'avait conseillé le bouquin en question, il y a quelques mois, au spleen, le café en bas de chez moi, où on avait taillé la bavette. (Le seul directeur de cinéma que j'ai croisé qui connaissait et aimait vraiment le cinéma, et je peux dire que j'en ai croisé un paquet, des marchands de pop corn totalement incultes aux regards bovins, le plus pénible aussi, dans son genre parfois hystérique.) J'ai trouvé ça décidément marrant, et approprié. Bref, je me suis retrouvé bientôt au soleil, comme je l'avais planifié, tranquille, j'ai levé ma tasse de café dégueulasse en l'honneur du tonton Roger... Je l'aimais bien, le tonton Roger, le dernier personnage majeur de mon enfance qui disparaît... Merci, Roger, pour le 1/10ème... Tu n'étais pas bien riche... Mais quand même, t'en avais mis de côté pas mal, j'aurais pas cru... C'est ça, souvent, les gens modestes... La peur d'être dans le besoin un jour, le bas de laine, au cas où... Moi je suis pareil... Lui en plus il avait connu la guerre, celle de 40, le rationnement, à 9 dans un deux pièces... Il était mineur, le tonton Roger, de fond même, c'était le grand copain de mon grand-père, du pépé qui était son voisin de palier ça circulait librement d'une turne l'autre c'est même comme ça que mes parents se sont connus, il le faisait parfois tourner en bourrique le pépé, il aimait bien lui faire des blagues, au fond comme en surface... Le pépé lui plutôt genre naïf... jamais rancunier... il rigolait y compris de lui-même, avec le Roger... Mon Roger, il disait... Des bons copains... Quand j'étais tout gamin, le tonton Roger me glissait une pièce et m'envoyait à l'épicerie acheter du passe-toi-z'en... J'y allais... Puis je revenais, lui rendais sa pièce : Y'en a plus, tonton... T'es sûr? Tu t'es pas trompé de nom? qu'il me demandait avec son accent stéphanois authentique et son fin sourire goguenard... Moi j'étais bien naïf, un peu comme le pépé, les chats font pas des chiens... Parfois même, j'y retournais... A l'épicier : Si si monsieur, c'est une poudre, dans un sachet... La fois d'après : Et en pommade, vous l'auriez pas?... Sacré tonton Roger... Il finissait par me laisser la pièce... J'en ai eu un peu la larme à l'œil, quand j'y ai repensé... Je me suis souvenu aussi de la dernière fois où je l'avais vu. Il était bien mal en point. Je m'étais dit en partant que c'était la dernière fois que je le voyais, le tonton Roger et je m'étais longtemps attardé sur le palier, la main sur son épaule, on avait parlé de nos bêtes, je venais de perdre Mouchette et lui sa chienne était toute mal fichue, on disait qu'on s'attachait, que ça faisait de la peine, quand elles mouraient, nos bêtes, mais que c'était la vie... Peut-être la conversation la plus intime, la plus émouvante qu'on ait jamais eue lui et moi, nos bêtes... Ma main sur son épaule toute décharnée, lui qui autrefois était si costaud, sacré gaillard, il n'était plus qu'os et peau... Il m'a regardé m'en aller... Je me suis retourné plein de fois pour lui faire signe de la main et je crois qu'on savait tous les deux que c'était la dernière fois qu'on se voyait... Puis j'ai fini, au soleil, l'homme sans postérité. [Même s'il a laissé après lui d'autres traces, celles-ci s'effaceront comme s'efface tout ce qui est terrestre, et quand enfin tout aura disparu dans l'océan des jours, les choses les plus grandes, les plus grandes allégresses, lui disparaîtra d'abord parce que tout en lui sombre déjà tandis qu'il respire, tandis qu'en lui persiste la vie.]

lundi 6 février 2012

Moi est une tasse fêlée. Moi était la tasse de Mouchette. Au moins deux fois par jour je lui changeais son eau pour qu'elle soit toujours bien claire, bien fraîche. Mouchette n'était pas difficile. Sauf pour l'eau. Il fallait qu'elle soit toujours bien claire et fraîche. Pendant plusieurs semaines, après sa mort, j'ai continué à lui changer son eau dans Moi. Elle était encore un peu là et lui changer son eau à chaque fois ou presque que je passais à côté de Moi s'était inscrit en moi, depuis quinze ans que je m'y appliquais. Puis, quand j'ai senti qu'elle n'était plus là, ou juste à peine, j'ai rangé Moi avec les autres tasses sur l'étagère. Ça ne m'a pas empêché pendant plusieurs mois de me baisser à l'endroit où autrefois était Moi à chaque fois ou presque que je passais devant, pour lui changer son eau, car il fallait toujours qu'elle soit bien claire et fraîche, son eau dans Moi. Je la regardais boire. Elle était jolie, quand elle buvait son eau dans Moi. Parfois, assise devant Moi, la tête tournée vers moi, elle me regardait fixement, sans boire, je m'approchais, il y avait un poil sur l'eau dans Moi, ou un insecte, ou une croquette au fond qui brouillait l'eau, je lui changeais alors son eau, parce qu'elle devait toujours être bien claire et fraîche, son eau dans Moi.

mercredi 28 décembre 2011

Ceci n'est pas une décoration militaire. Ni un symbole religieux. C'est une croix de malte, le cœur du projecteur, ce qui permettait à l'image de s'arrêter 24 fois par seconde dans le couloir de projection. C'était caché, dans un bain d'huile. Une belle invention, simple et pure, évidente, qui depuis plus d'un siècle fonctionnait à merveille. Mais le ferrailleur est passé, hélas. Fin d'une époque. Fin du cinéma. J'ai une croix de guerre aussi, de la guerre de 14, de mon grand-père paternel que j'ai très peu connu. On dit que la Grande Guerre marque le véritable début du XXème siècle. Pour moi, c'est le cinéma, qui marque le véritable début du XXème siècle. La croix de malte plutôt que la croix de guerre. Et la fin du XXème siècle et donc le début du suivant, ce n'est pas le 11 septembre 2001, alors, mais 10 ans plus tard, en septembre également, quand j'ai vu dans le hall du cinéma où je travaillais un gros tas de ferraille. Ce gros tas de ferraille, c'était le cinéma. (Qui était bien moribond, il faut dire, depuis longtemps, il était peut-être temps de l'achever.) Un peu naïvement, j'avais espéré que les deux technologies cohabiteraient. Une projection numérique, pourquoi pas, si on n'a rien de mieux, je me disais. Mais l'argent est roi... Et le spectateur est un veau... Les salles de cinéma sont devenues des salles de home cinéma. Plus grand chose à voir avec le cinéma. C'est juste plus grand qu'à la maison. C'est génial, maintenant on peut même voir des matchs de foot, des opéras... Parce que le ferrailleur est passé... Personne n'a vraiment protesté... Les soi-disant gardiens du temple, qu'ils soient directeurs de festivals, de cinémathèques, cinéastes connus et reconnus, journalistes, ont tous applaudi... (Ah... Monsieur Frémaux, au festival Lumière, s'enthousiasmant devant une salle comble et un parterre de personnalités influentes, maire de Lyon et patron de Pathé avec lui sur le devant de la scène, ravis, se congratulant, se faisant même des cadeaux, la Grande Famille, disant qu'on allait voir les enfants du paradis comme on ne l'avait jamais vu avant... petits veinards... C'est à dire comme à la télé, j'aurais dû conclure en lui arrachant le micro, sauf que c'était moi qui lançais la séance, à la souris...) C'est le Progrès... L'image était vivante. Elle ne l'est plus. Et la main qui faisait fonctionner tout ça n'a plus aucune utilité. Et moi non plus alors je n'ai plus aucune utilité, puisque la main c'était la mienne. Depuis septembre, je n'ai plus vu de films au cinéma. (J'ai déjà une télé.) Voilà, 2011, Mouchette est morte et quelques mois plus tard le cinéma l'a suivie dans la tombe. Comme elle me manque encore, Mouchette. Et le cinéma, aussi... Tous ces gestes que je ne ferai plus... Le claquement du volet qui s'ouvre... je sursautais toujours un peu... Alors, par ce sursaut, quelque chose d'autre commençait...

mercredi 23 novembre 2011

Il y avait cette dame. Je faisais la queue, au marché Place Carnot, devant la camionnette de ma (très jolie) marchande de saucissons. Alors vous n'avez plus de boudin... (Car elle ne vend pas que du saucisson...) Je la connaissais, je ne me souvenais plus d'où... Un visage familier, à la fois sévère et chaleureux... Heureusement, j'ai fait la queue longtemps... Ça m'est revenu enfin... Marie-Danielle? C'est bien vous?... Je lui ai dit alors que ce n'était plus pareil, depuis qu'elle était partie, qu'on y mangeait moins bien, en beaucoup plus maniéré, chez Marie-Danielle, que d'ailleurs je n'y allais plus depuis qu'ils faisaient des sauces allégées, que mon petit neveu gardait un souvenir extraordinaire de la fois où je l'y avais emmené avec ses parents... Si t'es pas sage, on te laisse chez Marie-Danielle... Ça lui faisait peur et en même temps drôlement envie... Elle savait y faire, avec les petits, m'a-t-elle dit... Pas qu'avec les petits, ai-je renchéri... Ça lui a fait plaisir, que je me souvienne d'elle, à la fin elle m'a caressé le bras affectueusement comme si on se connaissait depuis toujours... C'était drôlement bon, chez elle, la langue de bœuf sauce piquante, et pas cher, et accueillant, les meilleures quenelles de Lyon on disait, c'était pratique je n'avais qu'à traverser la rue... Un peu plus tard, je suis sorti de la boulangerie italienne, avec toutes mes courses du marché, j'étais sur le point de traverser la rue, sur le passage piéton, une voiture s'est arrêtée, inopinément j'ai préféré longer la voiture pour traverser derrière elle, en faisant un petit geste de la main pour lui dire d'y aller... En passant, un sourire éclatant et même éclaboussant de la jeune femme qui était au volant... Je me suis retourné, éclaboussé, soudain figé comme par un flash, elle était déjà loin, dans sa petite bmw immatriculée je n'ai pas su où... Ce sourire... De ma vie je n'ai rencontré qu'une fille qui avait ce sourire, un sourire vraiment éclatant, à se demander s'il était vrai, tellement il était éclatant... Je l'ai à peine aperçue, du coin de l'œil, en passant et j'ai été totalement éclaboussé... Évidemment, ce n'était pas elle, même si finalement je n'en sais rien et n'en saurai jamais rien... Mais c'était son sourire... Ce qui veut sans doute dire que ce n'était pas son sourire, puisqu'au moins une autre femme avait ce même sourire... Le soir, après mon cours d'aïkido, un débutant : C'est toi... le chaman?... Et moi : Parce que tu trouves que j'ai une gueule de chat-man?... Alors, soudain triste, je me suis mis à penser à Mouchette...

mercredi 4 mai 2011

Comme elle me manque... Mouchette... C'est dur, de perdre un être cher... Tellement précieuse, Mouchette, simple, ne parlant jamais pour ne rien dire, ne faisant jamais rien pour ne rien faire... Aucune rancœur, jamais, aucune mesquinerie, jalousie, pourtant elle aurait eu parfois des raisons, jamais envieuse, pas du tout ambitieuse, la noblesse incarnée... Elle aurait pu aller vivre ailleurs, les appartements accueillants ne manquaient pas, alentour, et même le luxe, là où on vivait autrefois. Le mien d'appartement était le plus petit, le plus modeste de très loin, le seul même dans son genre si petit. (Princier! s'était exclamé un certain Singe, qui m'avait une fois rendu visite. Assis dans le fauteuil, il était tellement massif qu'il semblait emplir tout l'espace...) Autour, il n'y avait que des riches et même parfois très riches. J'ai ouvert la fenêtre, au tout début, je lui ai dit d'aller voir ailleurs, comme ça, pour qu'elle se fasse une idée, car peut-être que chez moi ce n'était pas très bien, même pour une minette de l'assistance, qui avait bien le droit quand même de désirer autre chose... Pendant deux jours et une nuit, elle a disparu, elle est allée voir, par là-bas... A la tombée de la deuxième nuit, j'ai vu sa tête qui passait par la fenêtre, elle me regardait, différemment d'avant, je lui ai souri, ça a duré quatorze ans... Elle partait chasser, dehors, le jour, la nuit, me ramenait des rouge-gorges, des chauve-souris... vivants, évidemment... Personne ne m'a jamais si bien considéré... Je suis une bête, moi aussi... Ce qui me distingue? Mon odeur, le soyeux de mon pelage, le timbre de ma voix, ma chaleur. C'est tout. Le reste n'est que fantasmes. Une sale bête? Une brave bête?... C'est selon... A chacun de voir... Je m'en fous... Une bête de somme aussi, c'est à dire de la sieste... Moi aussi, il m'arrive de sortir les griffes, quand je suis bien... Ah... qu'elles étaient bonnes, ces siestes, avec Mouchette... Et puis on regardait des films, l'après-midi, la nuit aussi... On était bien... J'ai plus de mal, maintenant, à regarder des films, à les finir surtout... Il me manque quelque chose, ou plutôt même quelqu'un... Sur la terrasse chez ma coiffeuse, une petite minette est venue se frotter à mes jambes, on a discuté un moment, elle était jolie, douce, bien fine aussi... mais ce n'était pas Mouchette... Il y a encore un peu son fantôme, chez moi... Avant, c'était chez nous...

dimanche 1 mai 2011

J'ai appris récemment que ma première amoureuse était morte d'un cancer. Je ne sais plus si on avait joué au docteur. Je crois bien qu'oui, même si je ne me souviens pas exactement. Ma première gifle aussi, ça je me souviens bien. (Ce n'était peut-être alors qu'un râteau?) C'est ma tante Odette qui me l'a appris. Ma sœur était tout étonnée que je me souvienne encore de son prénom : Laurence. Quelques jours après la mort de Mouchette je l'ai appris. Un cancer bien méchant, qui l'avait rendue toute difforme, monstrueuse. Elle avait honte et peur que ses enfants la voient, elle cachait son visage, Laurence...

dimanche 13 mars 2011

Dehors, il pleut. Tout est calme, morne, gris. A l'intérieur, il manque quelque chose. Ou quelqu'un. Par ma fenêtre, je ne vois plus le Mont Fuji. Une tache blanche, du coin de l'œil, sur le canapé rouge. J'ai tourné la tête. Un rouleau de sopalin. Un bruit, dans la cuisine. Comme si elle venait de descendre d'une chaise. Ou bien de s'ébrouer. La nuit, je me lève pour aller pisser, à pas feutrés, pour ne pas lui marcher sur la queue. Parce que je lui ai souvent marché sur la queue, au début. Parce qu'elle me suivait, souvent, ou bien partait en éclaireuse. Elle hurlait. J'hurlais. Nous hurlions. Alors, je me suis mis à marcher comme un chat, l'écartant doucement d'un orteil lorsqu'elle était dans mes pattes. Peut-être même à ressentir et penser comme un chat. Être un chat. Combien de fois j'ai déjà tourné la tête aujourd'hui pour voir si elle ne dormait pas sur le fauteuil. Mais si elle n'est pas sur le fauteuil, elle est peut-être sur le lit? Le plus dur, c'est quand je me réveille, la nuit. Car la nuit, dans mes rêves, personne n'est mort et tous les chats sont gris. Ma main tâtonne, dans le noir, sur la couette, cherchant sa douce et chaude fourrure. Longtemps, elle a dormi dans le coin opposé à hauteur de mes pieds. Les derniers mois, elle préférait la tête de lit. Je n'avais qu'à tendre un peu la main. Quand il faisait bien froid, elle se glissait parfois sous la couette, parfois même dans mon creux. J'aimais tellement la regarder ne rien faire. Je pouvais passer des heures à la regarder ne rien faire. Parfois, je la découvrais me regardant ne rien faire. Car on avait la même passion, si on peut appeler ça une passion. Le même goût pour l'inaction. Dans l'inaction, on fusionnait. Être là est bien suffisant. C'est même une sensation tellement... Ne se focaliser sur rien. Ne rien projeter. Seulement être là. Respirer, dans une position confortable, totalement détendu, sentir l'air, les couleurs, chaque chose à sa juste place, là-bas le Mont Fuji, tendre soudain l'oreille à un bruit...

mercredi 23 février 2011

dimanche 20 février 2011

J'ai hésité quelques secondes entre Bach et Billie Holiday. Puis c'était évident qu'il fallait Billie Holiday. Tout doucement, pour accompagner. Il était autour de minuit. C'est tellement doucement déchirant, Billie Holiday. C'est ce qu'il fallait. Le silence n'était pas envisageable, à ce moment. J'avais ouvert un peu la fenêtre, pour qu'elle ait un peu d'air. Peu de temps avant, ses petites plaintes étaient devenues tellement déchirantes que je m'étais enfin décidé. J'ai commencé à composer le numéro des urgences bien trois ou quatre fois avant de pouvoir le terminer. C'est difficile. Mais ce n'était plus possible. Ses pattes étaient de plus en faibles. Plus rien ne fonctionnait. Rien ne rentrait. Rien ne sortait. Quand j'ai parlé au téléphone, il me semble qu'elle m'a compris, avec ses grands yeux qui ne me quittaient plus. Quelques minutes plus tard, elle a fait une autre tentative pour se lever, pour aller vers sa caisse, en zigzaguant, tellement volontaire, comme pour me prouver qu'elle pouvait y arriver, que ce n'était pas encore le moment de fermer le rideau. Elle a gratté sa litière énergiquement, frénétiquement... A fait un long miaou déchirant. Je suis vite arrivé. Évidemment, rien n'était sorti... En faisant un pas vers moi, ses pattes avant se sont dérobées. J'ai juste eu le temps de la rattraper, l'ai vite portée jusqu'à sa couverture près du poêle. A peine l'y avais-je déposée qu'elle faisait une crise énorme, avec des gros spasmes bruyants dans la poitrine, ses pattes se raidissant et frappant à toute volée la tôle du poêle, avant de se figer sur le flanc, les yeux grand ouverts. J'ai cru qu'elle était morte, foudroyée, après un tel choc. Mais non. Elle respirait encore. Elle était même consciente. Je lui ai doucement caressé la tête, en lui parlant, ne cessant plus de regarder ma montre. Il m'avait dit qu'il fallait compter une demi-heure, le type, au téléphone. C'est long, une demi-heure. Heureusement, il fut là en une vingtaine de minutes, donc à peu près dix minutes après la crise terrifiante. Tout se passa très gentiment. Ma voix tremblait parfois, en posant des questions au type. (Je suis curieux.) Souvent, les cœurs malades mettent beaucoup plus longtemps à s'arrêter que les autres. Parce qu'ils sont habitués à lutter? (Il dut lui faire une seconde injection.) Alors que le type remettait sa sacoche sur l'épaule, je me suis baissé, ai pris délicatement le sac avec dedans ma petite Mouche toute molle, l'ai remise au type. C'était mon rituel à moi. (Une urne pour les cendres? Ah non merci. Dispersion dans la fosse commune c'est très bien. C'est ce que je choisirais pour moi.) Quand il l'a prise, je lui ai dit : Attention... doucement... Il est parti. J'ai ouvert toutes les fenêtres en grand. Ai fait brûler du papier d'Arménie dans tous les coins. Ai jeté la couverture. Vidé, nettoyé et remisé toutes ses affaires. Dès que je m'arrêtais, je me mettais à pleurer bruyamment. Pendant peut-être deux heures, je me suis activé. Revenant sur mes pas pour une broutille. Ah, ses cachets... Dans mon sac. Je les ramènerai lundi chez le vétérinaire. Ça, poubelle... Le cyclamen aussi... Quand je me suis couché, il ne me restait plus que quelques heures avant de partir au boulot... La couette sentait la Mouchette... Je changerai la housse demain... En fermant mes yeux brûlants, j'ai eu une sorte de vision... C'était dans la cour, chez mes grands-parents, à côté des clapiers qui autrefois avaient été les cabinets, qu'on appelait toujours les cabinets. Vers les cabinets donc, il y avait mon grand-père, assis sur une chaise de camping en toile avec des accoudoirs, tranquille, avec sa casquette sur la tête, sa roulée à la bouche. Mon père aussi était là, debout, les mains sur les hanches, en short, avec ses genoux cagneux... Ils étaient cool, me souriaient tous les deux... Puis Mouchette arrivait, la queue en l'air, tournait un peu autour d'eux avant de s'arrêter et de me regarder elle aussi... Quelques heures auparavant, en début de soirée, elle avait tant bien que mal réussi à sauter sur le canapé et à venir se coucher sur moi. Elle m'avait même tendu la patte. Elle avait même ronronné tranquillement tandis que je la caressais et lui parlais. Un long moment, peut-être une heure. On avait alors un peu réussi à mettre de côté toutes nos misères. Un dernier moment parfait. Ça dure ce que ça dure, je lui avais murmuré, ce qui compte c'est le moment, c'est maintenant... Elle semblait d'accord avec moi... Juste pour ce moment, je n'en veux plus à mon vétérinaire de me l'avoir rafistolée sans m'avoir demandé mon avis et rendue toute moribonde, à l'essai... Même si ça m'a coûté deux nuits blanches et deux grises sur quatre... Elle a dormi, la plupart du temps, paisiblement, sur mon lit, ou sur sa couverture près du poêle... Et puis elle est morte à la maison, dans son environnement, pas dans une clinique qui ne sent pas bon, avec toutes ces bêtes malades... Et puis j'étais là, à chaque miaou... Avec des caresses, des paroles, j'arrivais à la soulager de sa détresse, je crois... Ça marche pas, qu'elle me disait... Ben oui, ma cocotte, je vois bien... Le lendemain, aujourd'hui, je suis parti bosser, dans mon cinéma, j'avais dans la tête my old flame, Billie Holiday, 1944, toute la journée. J'étais épuisé, toute la journée. J'ai marché, toute la journée, en zigzaguant, comme Mouchette hier. Dès que je m'arrêtais, me posais, les larmes me montaient. J'ai fait un décadrage sur Au delà, de Clint Eastwood, ce qui ne m'arrive jamais. On m'a prévenu au talkie. J'ai dû y retourner en vitesse, en zigzaguant. Enfin, la journée s'est terminée. Je suis rentré, en zigzaguant. Un moment d'absence : ah ben j'vais retrouver Mouchette... Ben non... Derrière ma porte verte, plus de miaou... Je suis arrivé, j'ai tout de suite changé la housse de couette, ai voulu ensuite passer l'aspirateur, mais mes jambes flageolaient... Alors, stop... Repos... Je me suis fait du thé... Dans la salle de bain, j'ai vu des empreintes de pas de Mouchette, allant vers où il y avait sa caisse... Non, un autre jour... Je me suis effondré dans mon canapé, ma théière à portée de main, emmitouflé dans ma vieille couverture pleine de trous, me suis mis Billie Holiday... My old flame... I can't even think of his name... But it's funny now and then... How my thougths go flashing back again... To my old flame...

jeudi 17 février 2011



























city girl (the last picture)

dimanche 23 janvier 2011

Quelle belle journée. Elle a retrouvé l'usage de sa patte. Elle marche lentement, mais sans boiter. Elle saute sur le canapé et en descend sans douter. Elle est même venue après mes ablutions lécher l'émail du bac de douche, puis prendre le soleil. Ça faisait bien plaisir à regarder. Je lui ai glissé une couverture dans une taie d'oreiller que j'ai placée juste à côté du poêle. Elle est toute chaude. Elle ronronne de nouveau. Elle s'est remise à manger quelques croquettes. A faire sa toilette. Sa respiration s'est apaisée. Il y a deux jours je la croyais mourante. Je suis un peu soulagé. Elle est paisible, au moins. Si demain elle se mettait à trotter un peu j'en serais ravi. J'ai bien fait de ne pas me précipiter chez le vétérinaire, qui me l'aurait peut-être bien piquée. Certaines personnes ne comprennent pas l'affection que l'on peut avoir pour un animal. Quelqu'un m'a dit, il y a quelques mois, après m'avoir demandé combien m'avait coûté l'intervention du vétérinaire : moi j'en aurais plutôt acheté une autre, à ce prix-là... Je me souviens d'une interview très drôle de Michel Simon... Si quelqu'un venait chez lui et ne s'intéressait ni au chat, ni au chien, ni au perroquet, ni au singe, mais commençait à lui parler de... Bernard Buffet!... il le foutait à la porte.