Ah... le pépé... le Père Blanc... — Oui... — Il nous regarde... — Oui... il nous regarde... — Et nous aussi on le regarde... — Oui... — On se regarde... — Oui... — Il se battait avec le Diable... et toi on t'appelait le Beloup... le Routou... parfois aussi le Bestian... ou la Bête... — Oui, c'était ma mère, qui m'appelait comme ça, la Bête... quand j'ai grandi... Au début, je n'étais qu'un tout petit animal... — Et elle, quand elle était petite, on l'appelait la Rouge... — Oui... parce qu'elle était rousse... — Comme le Diable... — Oui, comme le Diable... — Et le Père Blanc, là-dedans, dans toutes ces diableries... — Oui, le Père Blanc, le pépé... — Le Cavalier Blanc de 2ème classe... 5ème Bataillon de Dragons portés... — Il avait de l'allure, à Lyon, en 1930... — N'a pas fait la Grande Guerre, comme le Ness... — Il était bien plus jeune que le Ness... Lui il n'a connu que la Débâcle... Renvoyé dans ses foyers, le 30 juillet 40... — Ses foyers?... — St Étienne, la mine... au charbon... — Mais il avait de l'allure, comme dragon, le Père Blanc... — Il n'était pas encore le Père Blanc... Juste le Cavalier Blanc... Dommage qu'on ne le voie pas en costume de dragon, comme Destouches... Dragon, ça en imposait... — Destouches, il était cuirassier, un dragon lourd... En 1930, ils n'avaient plus le même costume, j'imagine... Les dragons avaient péri dans les bourbiers de la Somme, de la Meuse, dans leurs costumes... — Dommage... Ça donnait envie de partir à la guerre, quand on les voyait défiler, tout rutilants, cliquetants, à la parade, sur leurs bêtes piaffantes, fumantes, aux yeux terribles... — Oui, comme Bardamu... — Les dragons, c'est bien fini, cette époque... N'est resté que le nom... Mais les dragons... où sont passés les dragons?... — Et le Père Blanc alors?... — Et le Père Blanc, alors... C'était une époque, aussi, le Père Blanc... Ça ne se dit plus tellement... Comment ça va Père Blanc?... En remontant du jardin, dans l'allée des cabinets, avec sa balle... — Il avait reçu une balle à la guerre?... Il boitait? Ou au cerveau? Il en avait des visions d'Apocalypse?... Avec des cavaliers?... — Non non... sa balle de légumes, sous son bras... — C'était un paysan... — Oui... — Il ne savait pas écrire... — Juste son nom, d'une écriture tremblée : Blanc... — En remontant du jardin, avec sa balle... et avec toi, à l'autre main, son Fillou... — Oui, avec moi, à l'autre main, son Fillou... — C'est compliqué, tes histoires de famille... Le Père Blanc... le Diable... et le Fillou... On n'y comprend plus rien... Et la Rouge... — Oui... et la Rouge... — Le fils de la Rouge... — Exactement... — Tu ne l'appelais plus maman... mais Mammon... quand tu l'as tuée, dans la cuisine... — C'est vrai... — C'était une autre époque... — Oui, c'était une autre époque... — Et l'autre rousse, celle du sang, tu y penses?... Il faudra bien que tu te décides à aller la voir... — Je m'y prépare, doucement... — Tu as peur... — Oui... — En fait, tout ça, c'est parce que tu as peur... — Évidemment... Quel besoin, sinon, de se raconter des histoires?
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mercredi 2 octobre 2013
lundi 9 septembre 2013
Tords-toi, tu seras redressé, disait Lao Tseu. Parce qu'on est tout tordu, à la base. Pareil pour le monde. Tout tordu, quand on le croit bien droit. Inversement, on peut croire tordu ce qui est vraiment droit. Je me ressasse cette formule depuis au moins vingt ans. Céline l'avait bien compris, ne suivait en fin de compte que le précepte du Vieux. On en parlait, l'autre jour, avec le Singe. (On ne peut pas s'en empêcher, au bout d'un moment, il faut qu'on en parle, du Ferdinand, qu'on y revienne, il en connaît un rayon, lui, le Singe, et quelle passion...) Mais être redressé, quand on est tordu à ce point... Ça l'a tué. Là on est bien d'accord. Ce n'est pas la Guerre, ce n'est pas l'exil et la prison non plus qui l'ont usé et finalement tué, c'est les points de suspension... La moindre virgule me passionne, écrivait-il dans une lettre, en bricolant Mort à Crédit. Il avait la passion, la maladie de la ponctuation et finalement du Silence, qu'il ne trouvait jamais, des trous, des trous de la dentelle à sa maman. Le petit garçon à son papa et à sa maman. Une merveille, le petit Louis, vraiment, élevé dans le coton... Vous allez voir!... Il fallait qu'il en soit digne, de son statut de merveille... Le Singe me dit qu'il se passe quelque chose de terrible, en plein milieu de Mort à Crédit. C'est là que son style devient vraiment haletant, que les trois petits points se mettent à strier l'air comme des balles... Ça coïncide avec la mort réelle de son père... Il se met alors à prendre une voix de tout petit garçon, me dit le Singe, il est perdu... (Perds-toi, tu seras retrouvé...) Le Singe aussi, il est tordu et pareil quand je le vois je me dis qu'il pourrait se tuer à se tordre de la sorte pour être redressé. Vous le verriez marcher... Il est en guerre. Bien amoché déjà. Vengeance est inscrit sur son blason. Il finit toujours par me faire rire. Il pourrait en prendre ombrage, qu'un benêt inculte tel que moi se poire ainsi. Du rire de l'ignorant, peut-être bien, de l'imbécile qui a si peu à dire. (Le sourire ne fait pas tout, pouvait-on déjà lire sur mes bulletins scolaires.) Mais il a une bonne nature. La joie qui émane de lui est proportionnelle à son courroux. Il vit dangereusement, quand même. À la guerre on y laisse forcément quelques plumes, quand ce n'est pas la peau. Moi j'ai vu ce que ça donnait, de m'y plonger vraiment, de frôler même l'asile en rigolant : rien de bon. Mais je suis d'une nature peut-être plus fragile. Je me dis maintenant que c'était juste peut-être pour être à la hauteur de mon statut de merveille... (Vous allez voir!...) Conneries... Et quand mon père est mort, n'est-ce pas, pour de vrai... Tout ça est d'une banalité affreusement pathétique... On devait aller jouer aux boules, avec le Singe, ça me semblait être un projet autrement plus essentiel que partir à la guerre ou marteler furieusement nos carcasses toutes pourries... C'est alors que je me suis dit : Pose tes lunettes, tu y verras plus clair...
jeudi 31 janvier 2013
"Les peuples toujours idolâtrent la merde, que ce soit en musique, en peinture, en phrases, à la guerre ou sur les tréteaux. L'imposture est la déesse des foules. Si j'étais né dictateur (à Dieu ne plaise) il se passerait de drôles de choses. Je sais moi, ce qu'il a besoin le peuple, c'est pas d'une Révolution, c'est pas de dix Révolutions... Ce qu'il a besoin, c'est qu'on le foute pendant dix ans au silence et à l'eau!" qu'il disait, Ferdinand, dans Bagatelle pour un massacre. Après il en remet une couche sur les Juifs. Bon. Comme me disait il y a deux jours un Grand Singe au téléphone : "S'il avait mis con à la place de Juif, il aurait eu le Nobel." Et moi je dis que quand on aime quelqu'un, on ne fait pas le dégoûté quand soudain il se met à vomir tout debout. On l'aime en toute circonstance. On n'est pas comme ces filles qui ne vous veulent que quand vous êtes bien rasé et pomponné, bien gras du porte-monnaie, drôle, spirituel selon leur pauvre goût, admirable, bite increvable par dessus le marché. Il est malade, dans son lit, il sent mauvais, se fait dessus, on l'aime, on vient le voir, on lui apporte même des douceurs, on ne fait même pas la grimace, ou à peine, sur le coup, quand il vous les dégueule ensuite dessus ces douceurs. Il dit des conneries, on l'aime aussi. D'ailleurs il pourrait dire n'importe quoi on l'aimerait. C'est comme Coltrane, il prend son saxophone, il se le met en bouche, on ne peut plus l'arrêter ni s'arrêter de l'écouter. Même si parfois on s'emmerde, certains jours. On n'est pas au spectacle. On n'est pas venu voir un type qui marche sur un fil en espérant qu'il va tomber et tant qu'à faire en crever, au moins finir estropié. J'aurais aimé d'ailleurs l'entendre, Coltrane, jouer dans sa cuisine, pour personne, juste s'entraîner, faire des gammes et essayer des trucs. J'aurais été son voisin, j'aurais fait un petit trou dans le mur, à la chignole, doucement, qu'il ne me repère pas, pour y coller l'oreille. Et Céline, en lisant Bagatelle, je me dis la même chose. Il fait ses gammes. Il aurait mieux fait de la garder pour lui, peut-être, sa bagatelle. On aurait retrouvé ça, longtemps après, ses entraînements dans la cuisine, ces trucs qu'il essayait dans son laboratoire. On aurait dit : Ah ben il était antisémite alors, Ferdinand... j'aurais pas cru... pas à ce point en tout cas... En même temps, il ne savait pas être un peu... Au silence et à l'eau, c'est ce que je me dis aussi pour moi, ces derniers temps, c'est peut-être bien ça aussi qu'il me faut... Et à la fois non, il fallait qu'il la lance, sa bombe à merde bricolée urgemment, il avait besoin de s'y foutre vraiment, dans la merde... C'était son caractère... Ça ronronnait trop, depuis un certain temps...
mercredi 11 janvier 2012
J'avais envie qu'il soit là. C'est tout. Et je vous emmerde. Je n'ai rien à dire de plus. J'avais juste envie qu'il soit là. Et qu'il y reste, assis sur son banc. Il n'y a rien à dire, de toutes façons. Même si on a bien rigolé quand même, on a passé de sacrément bons moments. Et comme on a voyagé... On en a vu... Et puis c'est tout. On peut bien se reposer maintenant. Il n'y a pas de place pour quelqu'un d'autre, sur son banc. C'est son banc à lui tout seul. Vous avez vu le genre de banc? Le banc dit tout sur l'homme. On enlèverait le banc, il serait en train de marcher d'une façon très comique, ou alors escrimeur, bouliste zen. Pour nous amuser, parfaitement. Mais il y a le banc. Son banc. Et il est assis dessus, pas n'importe comment. Ce qu'on peut dire. Pas grand chose d'autre. Et je vous emmerde. Je dis ça comme ça. En fait, je n'emmerde personne en particulier. En fait, je m'en fous. En fait, je me parle à moi, rien qu'à moi. J'avais envie qu'il soit là, assis sur son banc, c'est tout. Et je vous emmerde. Parce que, comment dire, ça me soulage de le dire, je ne sais pas pourquoi, ça me soulage d'un poids, oui, je vous emmerde, parfaitement... J'avais envie qu'il soit là. Ça suffit bien. Le voir, assis, sur son banc, rester un moment à juste le regarder. Je n'ai rien à dire de plus. Maintenant, il est là, et il y restera, et je vous emmerde. Je fais ce que je veux. Ça ne regarde que moi. Je n'ai pas besoin d'avoir quelque chose à dire. Je n'ai pas de discours. Et je ne veux pas en avoir. Je veux juste regarder. Ça me suffit. Il est assis, sur son banc rien qu'à lui. Pas de place pour quelqu'un d'autre. Tout le monde a des idées sur tout et sur tous. Il faudrait pouvoir complètement s'en guérir. Se contenter de regarder. Se laisser emplir par ce qu'on voit. Toujours avoir des idées... Il était comme ci... Il était comme ça... Moi, j'avais juste envie qu'il soit là, sur son banc, assis, c'est tout, regarder et surtout ne rien dire, parce qu'il n'y a rien à dire... C'est juste histoire de parler, pour occuper un peu l'espace, un moment, si je parle. Je parle histoire de parler, en somme. Il n'y a pas d'intention. Pas de projet. J'avais juste envie qu'il soit là. Ça suffit bien.
lundi 2 janvier 2012
A une époque, j'ai beaucoup écouté Stan Getz. (Je devais aller le voir au festival de Vienne, au milieu des années 80, quand le concert a été annulé, à cause de son cancer du poumon, il s'est retrouvé ensuite le souffle un peu court, à souffler d'un seul poumon.) C'était un vrai connard, il paraît, Stan Getz, un vrai salaud, dans la vie, avec les femmes, les amis et aussi avec ses collègues musiciens, un tyran, un égocentrique très pervers. Mais ce n'était pas pour cette raison que je l'écoutais. C'était à cause d'une phrase, qu'il avait dite, que je l'écoutais, une simple phrase, entendue à la radio quand je suivais avec passion le jazz est un roman d'Alain Gerber : "Le son détermine la phrase." C'est resté gravé en moi, comme "le style contre les idées" de Céline. Alors je me suis mis à l'écouter vraiment, Stan Getz. A cause de cette phrase, au début. Puis je l'ai écouté parce qu'il me parlait. Avant d'entendre cette phrase, je n'aimais pas tellement Stan Getz, je trouvais son timbre un peu trop léché, ses phrases un peu trop sirupeuses. Il faut dire que je n'en connaissais pas grand chose. A l'époque, pour moi, il fallait déjà être noir, pour faire du jazz et les blancs n'avaient fait que récupérer et pervertir joliment, poliment, niaisement, l'Œuvre aux Noirs. Puis, à la radio, chez Gerber, j'ai entendu cette phrase : "Le son détermine la phrase." Et tout à changé. Je n'ai plus entendu le salaud sirupeux, mais un musicien très subtil, parfois déchirant, le fils spirituel de Lester Young. Et puis la phrase est restée. Le son détermine la phrase. Rien d'autre. C'était sa phrase. Il n'a pas pondu tout un traité ou des mémoires, il a simplement dit cette phrase, une phrase toute simple qui vaut tous les traités et il n'a pas dû la dire mille fois, cette phrase, peut-être même qu'il ne l'a dite qu'une fois, entre deux saloperies. C'est devenu aussi ma phrase, plus importante, cruciale, vivante, que "le style contre les idées" ou n'importe quoi d'autre. C'est même devenu mon seul idéal, ou plutôt ma seule ligne de conduite, ma devise, ma formule, ce qui valide ou invalide, et pas seulement quand je soufflais, laborieusement le plus souvent, dans mon vieux saxophone.
mercredi 21 septembre 2011
Mahanagar (la grande ville). Une épure, tout juste sublime. Splendeur du cinéma de Satyajit Ray. Cinéma de l'émotion, sans effets parasites. Dès qu'apparaît Madhabi Mukherjee (qui était aussi Charulata), je suis au bord des larmes, au bord même d'un genre d'orgasme lacrymal, contenu. Ce n'est pourtant pas un mélodrame. Comme chez Bergman, les actrices, chez Satyajit Ray, sont sublimes. Ça fait tellement du bien, de voir ou revoir un film de Satyajit Ray. Ça nettoie de tout ce qui nous a pollués, en terme de cinéma au moins. Tous ces effets qui nous ont assaillis, salis, qui ont taché nos visions et peut-être nos âmes et tout cela pour rien, l'effet pour l'effet. Dans Mahanagar, les seuls et très rares effets, cinématographiquement parlant, sont invisibles, à moins de les chercher, ici un très léger faux-raccord, là une très subtile contre-plongée... On réapprend la distance, aussi. La distance n'empêche pas l'émotion. Ni la violence. Ni la passion. Ni quoi que ce soit. C'est même la clé, la distance. Le mawaï, on dit, dans les arts martiaux japonais. (On casse le mawaï pour tuer, au sabre, ce n'est pas rien...) Le problème du cinéma actuel, c'est que peu de cinéastes ont cette conscience du mawaï, de la distance. Ils tuent alors l'émotion en croyant l'avoir suscitée, même si ce que je dis là est sans doute déjà trop flatteur pour la plupart d'entre eux, qui ne se soucient évidemment pas de susciter de l'émotion, mais juste de produire des effets. Des effets pourquoi? Juste pour des effets. Une sorte de nihilisme bariolé et virevoltant, une excitation scopique, c'est tout... Comme elle est belle, Madhabi Mukherjee, simplement belle. Le moindre de ses sourires me met au bord d'une sorte d'orgasme, je disais, lacrymal, retenu. Bergman dévorait ses actrices dans des gros plans finalement très sexuels, pornographiques j'ai pu même dire à une époque. Ray les contemple, à distance. Il sait se rapprocher aussi. Que ce soit chez l'un ou chez l'autre, elle donne tout, l'actrice, s'abandonne totalement, sans effets, nue, elle est tout, une source vive d'émotion pure, de désir absolu. La caméra de Bergman s'approche, comme un papillon de nuit attiré par l'ampoule et vient buter contre une sorte de mur invisible, une limite. Celle de Ray reste souvent à distance. Les deux ont une conscience aiguë du mawaï... Pour les deux, les visages sont des paysages... Bergman voulait pénétrer ce paysage... Il bandait fort, Bergman, en permanence... Ray le contemplait, à distance, le paysage, de ses grands yeux sombres de Bengali... Et l'histoire?... Mais on n'en a rien à foutre de l'histoire, ce n'est pas le plus important l'histoire, même si elle est drôlement bien, cette histoire... L'histoire, finalement, c'est toujours la même histoire et on a évidemment un grand... grand plaisir à l'entendre de nouveau, à la voir de nouveau s'animer sous nos yeux, pleine de joies et de peines... C'est l'émotion, la grâce, qui comptent, et puis le style évidemment... la petite musique, disait Céline... et cette petite musique on ne sait jamais d'où elle vient... Ce n'est pas une juxtaposition d'effets, pas une grammaire précise qu'on apprendrait à l'école ou en copiant ceux qui en seraient dotés... On ne parle pas ici d'effets de style... mais de style... On ne sait pas trop ce que c'est... On sait juste que c'est rare... Soudain, ça se met à vivre, à vibrer, ça nous emplit alors entièrement, on ne sait pas trop pourquoi, ni comment... Il n'y a pas de méthode, pas de recette, sinon tout le monde aurait du style et on ne distinguerait donc plus le style du simple effet de style, le sublime du vulgaire...
mardi 3 mai 2011
"J'aime regarder l'eau. De près, c'est sale, mais je regarde au loin, où c'est propre... Vous savez quoi?... Je crois que je regarde l'eau parce que j'attends le monstre marin qui surgira un jour des profondeurs et m'emportera dans les grottes au fond de l'océan..." qu'elle lui dit, histoire de mieux faire connaissance. "Mes parents sont artistes de cabaret, enchaîne-t-il alors, leur numéro est chanté et dansé..." (Les filles, c'est quand même bien plus intéressant, bien plus fin que les garçons, souvent. Voilà pourquoi Lester Young appelait, sans distinction de sexe, les personnes qu'il appréciait Lady. Voilà pourquoi Céline s'appelait Céline et se proclamait femme du monde.) "They are not long, the days of wine and roses : Out of a misty dream... Our path emerges for a while, then closes... Within a dream..." , conclut-elle la scène, un poème d'Ernest Dowson lui remontant. Lui, juste avant, a lâché sa bouteille vide dans l'océan, la confiant solennellement aux profondeurs. L'eau, de près, c'est sale, mais je regarde au loin... On pourrait se passer la scène en boucle. C'est d'ailleurs ce que j'ai fait.
[ Bonus : le début du poème de Dowson
- They are not long, the weeping and the laughter,
- Love and desire and hate:
- I think they have no portion in us after
- We pass the gate. ]
dimanche 17 avril 2011
jeudi 14 avril 2011
Mon ancêtre le plus illustre, prénommé Marcelin, n'était peut-être pas un saint. Il fut guillotiné, début mars 1846, à Montbrison, dans la Loire. On n'en sait pas plus, ni le pourquoi, ni le comment. Un petit guillotiné, on dira. Il avait peut-être étranglé sa femme, ou quelque chose comme ça, une mégère peut-être même qui avait fait de sa vie un enfer, d'instinct (mon sang s'exprimant plutôt que ma raison) je n'imagine pas pour cet homme un motif politique ni le bandit de grand chemin... Ça devait être un drôle de spectacle, la guillotine. On devait s'y préparer comme pour la messe et même avec plus de soin encore, car ce n'était pas tous les dimanches, surtout dans les petites villes, c'était même bien plus rare que le cirque j'imagine. A Paris, le 18 novembre 1793, on exécuta un chien à coups de gourdin en même temps que l'on guillotinait son maître, chacun étant témoin du supplice de l'autre, car il avait mordu un envoyé républicain, le chien. Le 19 septembre 1793, pour l'exécution de Besse, dit "Piarrissou", colosse mendiant, je n'en sais pas plus, une première pour la Corrèze, le bourreau s'y reprit à quatre fois. En vain. C'est son épouse, qui termina le géant, au couteau de boucher, lequel devait servir aussi pour le gigot. Car c'était bien souvent une affaire de famille. La femme veillait au grain, au fourneau ainsi qu'à l'échafaud. Le fils cadet du bourreau Sanson, le 27 août 1792, lors de l'exécution de trois faux-monnayeurs, dont un abbé, tomba de l'échafaud et se tua. Il devait être en formation avec son père, le petit. Peut-être un peu fragile, novice, hypoglycémique, puceau de l'horreur comme disait l'autre, il a un peu tourné de l'œil, les jambes en coton, a perdu l'équilibre. Sombre journée pour les Sanson. Métier difficile. Et périlleux. (Le bourreau Roch, en 1829, perdit trois doigts en tentant de maintenir une tête récalcitrante dans la lunette.) Il fallait du sang-froid, des nerfs solides. De l'estomac. On ne compte pas les fois où le bourreau arriva saoul et salopa le boulot. Il y en eut même un qui fut guillotiné à son tour, ainsi que son aide, pour faute professionnelle, ou grave, je ne sais pas comment ils disaient à cette époque où ils n'avaient pas encore les prud'hommes. Il avait foiré la toute première exécution à Lyon, finissant son client au couteau, c'était dégoûtant, il transpirait énormément, il faut dire qu'il faisait lourd, Place des Terreaux, ce 15 juillet 1793, était couvert de sang, le manche glissait, le client remuait beaucoup tout en émettant de furieux gargouillements, des enfants à peine sevrés hurlaient, des femmes au premier rang, éclaboussées, s'évanouissaient, ou vomissaient, ou jouissaient... les hommes sifflaient, huaient, riaient... (Ainsi périt Joseph Chalier, révolutionnaire, qui prônait un salaire minimum pour les soyeux, entre autres, propulsé, peu de temps après, héros et martyr de la révolution... C'eût été un citoyen ordinaire, sur l'échafaud, le bourreau malchanceux (ainsi que son grouillot) n'eût peut-être bien reçu qu'un simple blâme...) Le bourreau Sénéchal, à Nantes, le 19 décembre 1793, exécuta d'affilée et impeccablement vingt hommes et sept femmes, finissant par quatre nobles et fort belles demoiselles, la plus jeune ayant seulement dix-sept ans. Ce jour-là, quelque chose se fissura en lui, il entendit même le bruit. Il ne fut plus jamais le même, après. (Pourtant, il avait du métier, en avait vu passer, des têtes... et mêmes d'enfants...) Moins d'un mois plus tard, hanté par les gracieuses suppliciées, il mit fin à ses jours. C'est qu'elles étaient drôlement jolies, les demoiselles, toutes fraîches et roses et élancées dans leurs corsets pigeonnants qu'on leur avait un peu délacés pour qu'elles pussent respirer plus librement, des cous si délicats, coupe Louise Brooks, toutes pâles soudain devant la mort... Leurs si beaux yeux, se révulsant dans le panier, leurs jolies bouches, silencieuses comme les poissons, cherchant de l'air encore un peu... S'il n'y avait eu que des moches, à la rigueur...[ Bonus : Débat sur les effets de la guillotine
Paris, le 1er octobre 1794
La guillotine tue, on le sait bien. Mais la mort du supplicié coïncide-t-elle avec sa décapitation? Le débat agite violemment le monde médical depuis un an. L'Encyclopédie ne distinguait-elle pas déjà la "mort imparfaite" de la "mort absolue"? On rappelle l'anecdote célèbre selon laquelle la tête coupée de Marie Stuart aurait parlé. Plus récemment, les témoins de l'exécution de Charlotte Corday n'ont-ils pas vu son visage rougir d'indignation lorsque le bourreau l'avait giflée? Dans son Opinion sur le supplice de la guillotine, le chirurgien Sue, qui soutient la thèse de la "survie" du sentiment chez le supplicié, écrit : "Quelle situation plus horrible que celle d'avoir le perception de son exécution et, à la suite, l'arrière-pensée de son supplice?" Devant cette "idée métaphysique" qui n'est que "le fruit de l'imagination", les médecins disciples des Lumières se sont mobilisés. Dans sa Note sur le supplice de la guillotine, Cabanis reconnaît dans les mouvements que l'on prête aux têtes coupées l'effet des seuls réflexes machinaux. Selon lui, le principe vital "n'a pas de siège exclusif" et "le moi n'existe que dans la vie générale". La raison est sauve, et l'horreur s'éloigne... ]
jeudi 5 mars 2009
J'aime Elia Kazan. J'ai toujours aimé Elia Kazan. J'aimerai toujours Elia Kazan. Même s'il a trahi un peu ses copains, du temps du maccarthysme. (Judas n'était-il pas le meilleur des apôtres?) Peu m'importe, finalement. (Tout comme peu m'importe que Céline ait été antisémite...) Ne restent que ses films. J'ai souvent entendu dire que sur les quais ce n'était pas si bien que ça, que c'était un peu... surfait, que les arcades sourcilières enflées de Brando c'est un peu trop, quand même... Peu importe. Ce sont les mêmes qui feront la fine bouche devant le fleuve sauvage ou la fièvre dans le sang... Le pire, c'est d'entendre, à propos de ces films, que c'est... pas mal... oui c'est pas mal... En revoyant sur les quais, j'ai été touché par un petit moment de grâce. Eva Marie Saint, comme elle était jolie, boit, pour la première fois, cul-sec, un petit verre de whisky. L'instant qui suit est magique. Ça dure une ou deux secondes. Elle devient d'un coup très sensuelle. Ce n'est plus la jeune fille sage. C'est une femme, d'un coup. Elle ouvre la bouche, comme pour reprendre sa respiration. Elle vient de goûter à quelque chose de très fort qu'elle ne connaissait pas avant et sa vie est sur le point de basculer. Il n'y en a pas tant que ça, des cinéastes qui m'ont offert ce genre de petits moments de grâce. C'est d'autant plus précieux que c'est fugace. Elle ouvre grands les yeux et la bouche comme pour reprendre de l'air. Juste avant, elle avait à peine trempé les lèvres dans le verre et dit, en souriant, que c'était agréable. Puis Marlon lui dit que ça se boit cul-sec... Effectivement, ce n'est pas le même effet. C'est fort. Ça peut couper un peu le souffle. Comme les films de Kazan. Ça se boit cul-sec. Si on trempe juste un peu les lèvres dedans, craintivement, on trouvera ça peut-être juste pas mal, en trempouillant la langue on sera peut-être même un peu écœuré, sirupé, au bout d'un moment, les papilles saturées, mais on n'aura jamais ressenti la force du breuvage. Pour cela, il faut s'abandonner, tout boire d'un coup, comme un petit verre de whisky. Au risque de perdre le plaisir de la dégustation? Un bon whisky est long en bouche, même s'il ne fait que passer. Ça ne se boit pas comme du vin.








