mercredi 4 mars 2015

Elle était très jolie, brune, élancée, douce, à lunettes. Elle venait de rompre avec son compagnon et cherchait un petit appartement, tout comme moi je cherchais un petit appartement et la fille de l'agence nous en avait fait visiter plusieurs ensemble. (Tôt le matin, on avait attendu un moment un troisième visiteur, qui finalement n'était pas venu.) J'avais eu l'impression alors d'être en couple, comme on dit. Jeune avocate et moi chômeur déjà un peu vieillissant. On s'était vite tutoyés et la fiction avait duré la matinée. Tu en penses quoi? Pas mal... La lumière est agréable... Les placards muraux, c'est bien pratique, aussi... Tu devrais le prendre, je lui disais... Mais toi, alors?... elle me demandait, soucieuse... Moi, je ne fais pas le poids, avec mon dossier misérable, ne t'occupe pas de moi, s'il te convient, vas-y, prends-le... Mais parfois on oubliait qu'on était en compétition, perdue d'avance pour moi, et on se mettait à dire on... On se souriait... Viens voir, là!... La vue... On serait pas mal, ici, hein, tu vois... Ton bureau, là... Une petite plante, là, sur le rebord... Ensuite, on était allés prendre un verre à une terrasse, lumière douce d'octobre, été indien, c'était agréable, même si elle allait déposer un dossier pour le seul appartement décent qu'on avait visité et que, non par galanterie mais par réalisme, je m'étais avoué vaincu d'avance... Puis un type s'était pointé, du genre jeune avocat, bien coiffé, m'avait regardé d'un air soupçonneux... Son ancien compagnon? Ou alors un prétendant?... J'avais fini par me sentir de trop et m'en étais allé sans même avoir pris son numéro, quel piètre séducteur j'étais... J'ai oublié son prénom... Elle s'était retournée au moment où j'allais prendre la photo... D'où le trouble... le trouble du voyeur découvert... C'est pour la montée d'escaliers, pour mes archives, j'adore les montées d'escaliers, je lui avais bredouillé... Tu veux que je sorte de la photo?... Non non, c'est bon, c'est juste pour mes archives, et puis ça me fera un souvenir...

mardi 24 février 2015

L'ombre... Pendant des années je me suis répété ça : l'ombre... Ne sachant plus rien me dire d'autre... Je m'endormais même souvent en me le répétant, de plus en plus faiblement : l'ombre... l'ombre... l'ombre... Rien d'autre ne venait... C'était à la fois un début et une fin... Mais un jour, je me disais, je dépasserai ce mot, je continuerai, je laisserai alors l'ombre derrière moi... L'erreur, peut-être, était de penser que pour continuer il fallait que ça en vaille vraiment la peine... Rien ne vaut la peine... L'ombre... ce n'est qu'un mot... Il y en a tant des mots... J'aurais pu à la place dire saucisson... doigt... poire... estomac... nuage... biche... enclume... chaussette... Quelle importance... L'ombre... L'idée, pour ne pas dire le projet, était que ce soit le début de quelque chose, le début tant qu'à faire de quelque chose de considérable, j'envisageais ça un peu comme me frayer à la machette un chemin dans la jungle impénétrable du Verbe... mais dès que je  prononçais le mot ça sonnait comme une fin... L'ombre... Ce qui aurait dû être une porte n'était qu'un mur... Et pendant des années... des années... je me suis répété ce mot... l'ombre... et aucun mot ne savait naître ensuite... Alors qu'il aurait suffit de prononcer ensuite n'importe quel autre mot et de laisser ainsi l'ombre derrière moi... Ç'aurait été tellement simple, suivre le courant... L'ombre n'était donc jamais derrière moi... Et c'est ainsi que je me suis tu... Je me dis en même temps que c'était peut-être une technique vicieuse pour justement me taire, ne plus rien avoir à me dire, tout en me laissant croire que le projet était au contraire de me lancer, enfin... me soigner ainsi de ma graphomanie qui était allée galopante et m'avait épuisé... régénéré... écœuré... je ne sais plus... Mais me taire... Trouver le silence... Ne plus entendre cette petite voix... L'ombre... l'ombre... l'ombre... comme le premier instant d'un disque éternellement rayé...

mardi 6 janvier 2015

À peine apparu, il est déjà temps de disparaître. Tu vois? Ce matin, j'ai remarqué qu'il me manquait une partie du visage. Je n'en ai pas été ému beaucoup. Il faut dire que je m'y attendais quand même un peu. Comme si c'était programmé. (Mais oui, c'est certain, c'est programmé.) Je savais. Il n'y a même que ça que je sais : Tout ce qui apparaît est destiné à disparaître. Et donc moi aussi, qui suis apparu, je vais disparaître. Ça commence par des petites choses. Dans la nuit, vous perdez quelques dents. Le matin, il vous manque aussi un œil et vous remarquez même que toute une partie de votre visage s'est effacée et votre petit doigt vous dit alors que ça ne va pas s'arrêter là, que cette espèce de gangrène va continuer de s'étendre et même jusqu'à complète dissolution du sujet. Le sujet, c'est à dire moi. En attendant, je suis encore un peu là. Mais à peine. Si peu. De moins en moins on dirait. J'ai pu à une époque me révolter, refuser cette inéluctable perte, gesticulant et bataillant pour rattraper au vol tous mes morceaux, pour me les recoller dessus, devenant bientôt ce grotesque patchwork de souvenirs, d'émotions perdues, d'images recomposées, de personnages eux-mêmes gauchis... Mais rien n'est vrai... Rien non plus n'est faux... Jusqu'au jour où une certaine lassitude vous prend et vous cessez de courir après vos morceaux qui s'en vont... Qu'ils s'en aillent... Que tout disparaisse... Que moi-même je disparaisse... Quelle importance... Je n'ai pas le souci de l'héritage, de ce que je laisserai de moi... Ou plutôt je ne l'ai plus... Car j'ai dû l'avoir, à une époque, organisant mentalement mon œuvre forcément posthume, n'y voyant bientôt qu'un immense et illisible foutoir... Il aurait fallu que je reprenne tout, que je corrige tout, et pendant ce temps le foutoir grossissait... grossissait... de plus en plus indigeste, ingérable, décourageant... Il n'y a rien à sauver...

lundi 5 janvier 2015

Hyde n'est jamais très loin. Il suffit de montrer un peu les dents. Ce côté carnassier, cruel, de l'homme. Le visage, tout autour de la mâchoire, n'est là que pour enjoliver, distraire de l'essentiel, charmer, s'il est charmant, avant dévoration d'une façon ou d'une autre de la proie pantelante. Car il n'y a que les dents. C'est ainsi. Et quand il n'y a plus de dents, il n'y a plus rien que du vide et le visage alors tombe dans ce vide, car le visage n'était là que pour entourer les dents, leur donner un écrin de chair, de cartilages, de nerfs, de peau, de sang, s'était même modelé en fonction des dents car au début étaient les dents, juste les dents et alors sans les dents il s'effondre, le visage, comme une maison aux fondations pourries s'effondre, c'est ainsi... Mords-moi... m'a-t-elle supplié... Mais je n'ai su que la mordiller gentiment et l'image de l'homme viril, vraiment viril, carnassier, dominateur, impitoyable prédateur, s'est alors dissipée... (Puis est venu le mépris...) Ce n'est pas tant que j'avais peur de lui faire mal... C'est plutôt que j'avais peur de laisser mes pauvres dents dans sa chair et de clore ainsi ce grotesque épisode édenté... C'est que j'y tiens, à mes dents, même si elles ne sont pas très bonnes... Si elles étaient bonnes, j'y tiendrais sans doute beaucoup moins, ne craignant jamais de les perdre, sûr de mes dents et là j'aurais mordu, oui, vraiment, et mon visage aurait alors exprimé cette terrifiante férocité... Avec de bonnes dents, c'est certain, j'aurais été un tout autre homme, j'aurais tout dévoré, la fille et même le monde... Avec mes pauvres dents, je me suis replié sur moi-même, j'ai enfoui dans mes plus sombres cavernes mes instincts carnassiers... Ce qui ne veut pas dire que je ne suis pas une bête et même une très sale bête, comme tout le monde... Il suffit de montrer un peu les dents, ça saute aux yeux, non?... Je suis un homme méchant, on me l'a souvent dit... Comme je n'ai pas de bonnes dents, je ne peux pas me permettre de l'être franchement, le suis alors insidieusement...

dimanche 4 janvier 2015

Ma tronche. Il n'y en a que pour ma tronche. Car il n'y a que ça qui m'intéresse vraiment : apparaître. (Je privilégie la pénombre et le noir et blanc, qui estompent les outrages du temps.) Je pose. Je prends un air inspiré, un peu sombre, dédaigneux, façon poète qui aurait cartographié l'Enfer, tirant sur mon Kraken, en face de ma webcam. Parce que je n'ai pas d'autre image. Je suis même en panne d'images. L'air pensif. Émergeant de mes vapeurs. Mais ce n'est qu'une pose. Je suis vide, seulement absorbé à poser et produire mes vapeurs, montrer ce que je veux bien montrer, même si je ne veux rien montrer de particulier. (Mais mon œil me trahit...) Le nombre de fois dans la journée où je m'arrête devant un miroir... Et dans la rue, à inspecter à la moindre surface réfléchissante du coin de l'œil mon profil, ou voir comment est mon cul... (C'est dans la vitrine d'une boutique d'antiquités, rue Auguste Comte, que je me mire le plus souvent le cul.) Mes trajets sont jalonnés de miroirs... Voilà, ma tronche, aujourd'hui... Mais le pire, c'est les dents... Le nombre de fois dans la journée où je me regarde les dents... Si j'étais vraiment honnête et voulais vraiment donner une image honnête de moi, je montrerais mes dents... Mes pauvres dents... À chaque instant, je suis conscient de mes dents, de ma lente et pénible décrépitude... J'envie ces squelettes qu'on retrouve des siècles voire des millénaires plus tard équipés de toutes leurs dents... Je donne peut-être parfois l'air de penser de nobles pensées, quand en fait je ne pense qu'à mes dents... Et à ma tronche, qui est tout autour de mes dents... Et à ma ligne aussi, comment je me tiens, ma démarche aussi, comment je me meus, ma façon de bondir sur un trottoir ou par dessus une flaque, défiant la gravité d'effleurer le bitume, cet entrechat gracieux, soudain, pour éviter une crotte de chien... Mais surtout mes dents... Rien n'est plus intime, secret, inavouable, terrible, que mes dents... Mon œil ne reflète pas l'état de mon âme, mais celui de mes dents... Dans un rêve, il y a quelques nuits, j'en perdais au moins trois, voire cinq, que je tenais fataliste dans le creux de ma main après les avoir mâchées très longtemps...

jeudi 18 décembre 2014

Le mieux, quand on est sur un chemin, c'est de tomber sur un cul-de-sac. Le chemin s'arrête. On ne peut pas aller plus loin. C'est fini. Parce que la plupart des chemins ne mènent nulle part, il est bon de tomber sur un cul-de-sac. Une petite cabane en planches, un refuge, une tanière, qu'espérer de mieux? On s'arrête. On pousse la porte qui grince, lâche son sac dans un coin dans un nuage de poussière, s'allonge sur une paillasse les mains derrière la nuque, des petits oiseaux sifflent dans les branchages, on pousse alors un petit roupillon. Relâché. En paix. On ne peut pas aller plus loin. Mais pourquoi irait-on plus loin? Parce que pour beaucoup la vie est dans le mouvement et que le bonheur se poursuit. Ils courent du matin au soir et de la naissance au tombeau après une petite lueur qui n'est que très rarement dans leurs yeux. C'est triste. Certains passent me voir, de temps en temps, me disent que j'ai de la chance, même si je sens qu'ils me trouvent misérable, arrêté, déjà mort. Et tu fais quoi pour les vacances? Eh bien, ma chère, mon cher, j'ai décidé depuis longtemps d'être toujours en vacance, c'est à dire de ne pas être là. Comment pourrais-je avoir besoin ou même seulement envie d'aller ailleurs si j'y suis déjà? Je n'ai alors rien à fuir. Et tout me semble alors exotique. Je trimballe ma cabane avec moi comme un brave escargot. Depuis tout gamin, il faut dire, je suis passionné de cabanes. J'en faisais, jadis, dans les bois, me préparant déjà à l'exil. J'avais un couteau, de la ficelle, des clous, des allumettes, de quoi aller à la pêche, tout ce qu'il faut, en somme. C'était mon apprentissage, mon initiation. Maintenant je n'ai plus besoin de couteau, de ficelle, de clous ou d'allumettes. Ma cabane me suit là où je vais. C'est à dire que même dans le mouvement, j'ai fini par être statique, en quelques sortes, toujours dans ma cabane à plus ou moins roupiller, ou parfois aux alentours à éclaircir un peu la nature qui sinon m'étoufferait.

mercredi 17 décembre 2014

Tu vois? Je suis passé par là, un jour. Je pourrais même te dire le jour et même l'heure et même la minute et la seconde de cet instantané. Peut-être même la géolocalisation, latitude, longitude, tout... Mais tu t'en ficherais pas mal, non? Et tu aurais bien raison. On ne peut plus rien faire, aujourd'hui, sans que tout soit précisément enregistré, fixé. Chaque regard à la fois capte et est capté. Tout ça vient nourrir une mémoire inutile qui ne cesse de grossir, sans discernement. Grossira-t-elle comme ça infiniment? On pourrait ainsi cartographier une vie, suivre presque pas à pas un cheminement, un destin. Ça a quelque chose de fascinant et en même temps de complètement déprimant. C'est triste. Ce monde est triste. Cette volonté de tout vouloir garder, noter, classer, cartographier, est triste. Parce que la vie nous fuit, nous traverse fugacement sans jamais vraiment nous emplir. Parce que le Temps. Bientôt il ne restera plus rien de moi. Mes joies, mes peines, mes petites misères très banales, tout alors disparaîtra. Puisque je disparaîtrai. Plus rien non plus de ce monde, qui n'est pas plus éternel que moi, ne restera. Mais cet instant, cet instantané, je m'y arrête, je décide alors d'en effacer toute trace temporelle ou géographique, d'en faire un cliché à l'ancienne, si on veut. Tu vois? Je suis passé par là, un jour, je ne me souviens plus quand, je ne me souviens plus où. Quelle importance... Un petit chemin au bord de l'eau... C'est mon chemin... Tu vois, cette lueur, au bout?... Évidemment, en avançant, tout se dissipe, et disparaît la lueur... C'est pourquoi il est bon de s'arrêter, de se leurrer, figer le moment et la scène comme si le cheminement n'avait jamais eu lieu et qu'il n'y avait alors que le chemin... Tout n'est que déception, au bout, forcément, c'est pourquoi il est bon de s'arrêter, pour contempler le chemin, rêvasser... Il faudrait savoir alors ne plus avancer...

mardi 16 décembre 2014

Tu te souviens? Non, je ne crois pas. D'ailleurs je me demande pourquoi je te pose cette question puisque je sais que tu ne l'entends pas et que si tu l'entendais tu ne la comprendrais pas. Parce que tu n'es pas là. Parce que même si tu étais là, tu ne serais pas là. Parce que tout bonnement tu n'es nulle part. C'est d'ailleurs pourquoi je ne te pose pas la question et que je me la pose alors plutôt à moi, histoire de me causer, surtout, parce que je me cause. De quoi te souviendrais-tu? D'ailleurs, autrefois, tu n'étais pas là non plus. Je croyais que tu étais là, ou plutôt je ne me posais pas la question de ta présence, car il y avait une évidence, je croyais, ou plutôt je ne croyais pas, car il n'était jamais question de croire ou de ne pas croire, c'était une évidence, ta présence, tu étais là, il n'y avait pas de raison d'en douter ou de n'en pas douter, car tu étais là, même si tu n'étais pas là. Où étais-tu alors si tu n'étais pas là? Là aussi je pose une question que tu ne peux pas entendre. Non seulement là, maintenant, tu ne peux pas l'entendre, mais à l'époque, non plus, tu n'aurais pas pu l'entendre, puisque tu n'étais pas là. Et où es-tu maintenant? Tu me regardes. Tu ne comprends pas. Tu fronces ton joli front. Sauf que je ne suis pas là. Tu crois m'entendre et me voir, mais je ne suis pas là. Et pourtant, je suis bien plus ici qu'ailleurs. C'est même ici que je suis le plus moi. Là tu comprends encore moins. Mais comme tu ne comprenais déjà rien, comprendre moins que rien ne doit pas changer grand chose à ton incompréhension. C'est juste que je me cause. Tu crois peut-être que je te cause, mais en fait c'est juste à moi que je cause, parce que je me cause, c'est comme ça, depuis toujours je me cause, parfois je me leurre en faisant mine de causer à d'autres mais c'est bien toujours à moi-même que je cause, parce que je crois être le seul confident valable et même possible, le seul à vraiment entendre que tout ça n'est que du vent, un chuchotement sur le vent, voilà, et que ça ne dure que le temps que dure le vent.