Hyde n'est jamais très loin. Il suffit de montrer un peu les dents. Ce côté carnassier, cruel, de l'homme. Le visage, tout autour de la mâchoire, n'est là que pour enjoliver, distraire de l'essentiel, charmer, s'il est charmant, avant dévoration d'une façon ou d'une autre de la proie pantelante. Car il n'y a que les dents. C'est ainsi. Et quand il n'y a plus de dents, il n'y a plus rien que du vide et le visage alors tombe dans ce vide, car le visage n'était là que pour entourer les dents, leur donner un écrin de chair, de cartilages, de nerfs, de peau, de sang, s'était même modelé en fonction des dents car au début étaient les dents, juste les dents et alors sans les dents il s'effondre, le visage, comme une maison aux fondations pourries s'effondre, c'est ainsi... Mords-moi... m'a-t-elle supplié... Mais je n'ai su que la mordiller gentiment et l'image de l'homme viril, vraiment viril, carnassier, dominateur, impitoyable prédateur, s'est alors dissipée... (Puis est venu le mépris...) Ce n'est pas tant que j'avais peur de lui faire mal... C'est plutôt que j'avais peur de laisser mes pauvres dents dans sa chair et de clore ainsi ce grotesque épisode édenté... C'est que j'y tiens, à mes dents, même si elles ne sont pas très bonnes... Si elles étaient bonnes, j'y tiendrais sans doute beaucoup moins, ne craignant jamais de les perdre, sûr de mes dents et là j'aurais mordu, oui, vraiment, et mon visage aurait alors exprimé cette terrifiante férocité... Avec de bonnes dents, c'est certain, j'aurais été un tout autre homme, j'aurais tout dévoré, la fille et même le monde... Avec mes pauvres dents, je me suis replié sur moi-même, j'ai enfoui dans mes plus sombres cavernes mes instincts carnassiers... Ce qui ne veut pas dire que je ne suis pas une bête et même une très sale bête, comme tout le monde... Il suffit de montrer un peu les dents, ça saute aux yeux, non?... Je suis un homme méchant, on me l'a souvent dit... Comme je n'ai pas de bonnes dents, je ne peux pas me permettre de l'être franchement, le suis alors insidieusement...
lundi 5 janvier 2015
dimanche 4 janvier 2015
Ma tronche. Il n'y en a que pour ma tronche. Car il n'y a que ça qui m'intéresse vraiment : apparaître. (Je privilégie la pénombre et le noir et blanc, qui estompent les outrages du temps.) Je pose. Je prends un air inspiré, un peu sombre, dédaigneux, façon poète qui aurait cartographié l'Enfer, tirant sur mon Kraken, en face de ma webcam. Parce que je n'ai pas d'autre image. Je suis même en panne d'images. L'air pensif. Émergeant de mes vapeurs. Mais ce n'est qu'une pose. Je suis vide, seulement absorbé à poser et produire mes vapeurs, montrer ce que je veux bien montrer, même si je ne veux rien montrer de particulier. (Mais mon œil me trahit...) Le nombre de fois dans la journée où je m'arrête devant un miroir... Et dans la rue, à inspecter à la moindre surface réfléchissante du coin de l'œil mon profil, ou voir comment est mon cul... (C'est dans la vitrine d'une boutique d'antiquités, rue Auguste Comte, que je me mire le plus souvent le cul.) Mes trajets sont jalonnés de miroirs... Voilà, ma tronche, aujourd'hui... Mais le pire, c'est les dents... Le nombre de fois dans la journée où je me regarde les dents... Si j'étais vraiment honnête et voulais vraiment donner une image honnête de moi, je montrerais mes dents... Mes pauvres dents... À chaque instant, je suis conscient de mes dents, de ma lente et pénible décrépitude... J'envie ces squelettes qu'on retrouve des siècles voire des millénaires plus tard équipés de toutes leurs dents... Je donne peut-être parfois l'air de penser de nobles pensées, quand en fait je ne pense qu'à mes dents... Et à ma tronche, qui est tout autour de mes dents... Et à ma ligne aussi, comment je me tiens, ma démarche aussi, comment je me meus, ma façon de bondir sur un trottoir ou par dessus une flaque, défiant la gravité d'effleurer le bitume, cet entrechat gracieux, soudain, pour éviter une crotte de chien... Mais surtout mes dents... Rien n'est plus intime, secret, inavouable, terrible, que mes dents... Mon œil ne reflète pas l'état de mon âme, mais celui de mes dents... Dans un rêve, il y a quelques nuits, j'en perdais au moins trois, voire cinq, que je tenais fataliste dans le creux de ma main après les avoir mâchées très longtemps...
jeudi 18 décembre 2014
Le mieux, quand on est sur un chemin, c'est de tomber sur un cul-de-sac. Le chemin s'arrête. On ne peut pas aller plus loin. C'est fini. Parce que la plupart des chemins ne mènent nulle part, il est bon de tomber sur un cul-de-sac. Une petite cabane en planches, un refuge, une tanière, qu'espérer de mieux? On s'arrête. On pousse la porte qui grince, lâche son sac dans un coin dans un nuage de poussière, s'allonge sur une paillasse les mains derrière la nuque, des petits oiseaux sifflent dans les branchages, on pousse alors un petit roupillon. Relâché. En paix. On ne peut pas aller plus loin. Mais pourquoi irait-on plus loin? Parce que pour beaucoup la vie est dans le mouvement et que le bonheur se poursuit. Ils courent du matin au soir et de la naissance au tombeau après une petite lueur qui n'est que très rarement dans leurs yeux. C'est triste. Certains passent me voir, de temps en temps, me disent que j'ai de la chance, même si je sens qu'ils me trouvent misérable, arrêté, déjà mort. Et tu fais quoi pour les vacances? Eh bien, ma chère, mon cher, j'ai décidé depuis longtemps d'être toujours en vacance, c'est à dire de ne pas être là. Comment pourrais-je avoir besoin ou même seulement envie d'aller ailleurs si j'y suis déjà? Je n'ai alors rien à fuir. Et tout me semble alors exotique. Je trimballe ma cabane avec moi comme un brave escargot. Depuis tout gamin, il faut dire, je suis passionné de cabanes. J'en faisais, jadis, dans les bois, me préparant déjà à l'exil. J'avais un couteau, de la ficelle, des clous, des allumettes, de quoi aller à la pêche, tout ce qu'il faut, en somme. C'était mon apprentissage, mon initiation. Maintenant je n'ai plus besoin de couteau, de ficelle, de clous ou d'allumettes. Ma cabane me suit là où je vais. C'est à dire que même dans le mouvement, j'ai fini par être statique, en quelques sortes, toujours dans ma cabane à plus ou moins roupiller, ou parfois aux alentours à éclaircir un peu la nature qui sinon m'étoufferait.
mercredi 17 décembre 2014
Tu vois? Je suis passé par là, un jour. Je pourrais même te dire le jour et même l'heure et même la minute et la seconde de cet instantané. Peut-être même la géolocalisation, latitude, longitude, tout... Mais tu t'en ficherais pas mal, non? Et tu aurais bien raison. On ne peut plus rien faire, aujourd'hui, sans que tout soit précisément enregistré, fixé. Chaque regard à la fois capte et est capté. Tout ça vient nourrir une mémoire inutile qui ne cesse de grossir, sans discernement. Grossira-t-elle comme ça infiniment? On pourrait ainsi cartographier une vie, suivre presque pas à pas un cheminement, un destin. Ça a quelque chose de fascinant et en même temps de complètement déprimant. C'est triste. Ce monde est triste. Cette volonté de tout vouloir garder, noter, classer, cartographier, est triste. Parce que la vie nous fuit, nous traverse fugacement sans jamais vraiment nous emplir. Parce que le Temps. Bientôt il ne restera plus rien de moi. Mes joies, mes peines, mes petites misères très banales, tout alors disparaîtra. Puisque je disparaîtrai. Plus rien non plus de ce monde, qui n'est pas plus éternel que moi, ne restera. Mais cet instant, cet instantané, je m'y arrête, je décide alors d'en effacer toute trace temporelle ou géographique, d'en faire un cliché à l'ancienne, si on veut. Tu vois? Je suis passé par là, un jour, je ne me souviens plus quand, je ne me souviens plus où. Quelle importance... Un petit chemin au bord de l'eau... C'est mon chemin... Tu vois, cette lueur, au bout?... Évidemment, en avançant, tout se dissipe, et disparaît la lueur... C'est pourquoi il est bon de s'arrêter, de se leurrer, figer le moment et la scène comme si le cheminement n'avait jamais eu lieu et qu'il n'y avait alors que le chemin... Tout n'est que déception, au bout, forcément, c'est pourquoi il est bon de s'arrêter, pour contempler le chemin, rêvasser... Il faudrait savoir alors ne plus avancer...
mardi 16 décembre 2014
Tu te souviens? Non, je ne crois pas. D'ailleurs je me demande pourquoi je te pose cette question puisque je sais que tu ne l'entends pas et que si tu l'entendais tu ne la comprendrais pas. Parce que tu n'es pas là. Parce que même si tu étais là, tu ne serais pas là. Parce que tout bonnement tu n'es nulle part. C'est d'ailleurs pourquoi je ne te pose pas la question et que je me la pose alors plutôt à moi, histoire de me causer, surtout, parce que je me cause. De quoi te souviendrais-tu? D'ailleurs, autrefois, tu n'étais pas là non plus. Je croyais que tu étais là, ou plutôt je ne me posais pas la question de ta présence, car il y avait une évidence, je croyais, ou plutôt je ne croyais pas, car il n'était jamais question de croire ou de ne pas croire, c'était une évidence, ta présence, tu étais là, il n'y avait pas de raison d'en douter ou de n'en pas douter, car tu étais là, même si tu n'étais pas là. Où étais-tu alors si tu n'étais pas là? Là aussi je pose une question que tu ne peux pas entendre. Non seulement là, maintenant, tu ne peux pas l'entendre, mais à l'époque, non plus, tu n'aurais pas pu l'entendre, puisque tu n'étais pas là. Et où es-tu maintenant? Tu me regardes. Tu ne comprends pas. Tu fronces ton joli front. Sauf que je ne suis pas là. Tu crois m'entendre et me voir, mais je ne suis pas là. Et pourtant, je suis bien plus ici qu'ailleurs. C'est même ici que je suis le plus moi. Là tu comprends encore moins. Mais comme tu ne comprenais déjà rien, comprendre moins que rien ne doit pas changer grand chose à ton incompréhension. C'est juste que je me cause. Tu crois peut-être que je te cause, mais en fait c'est juste à moi que je cause, parce que je me cause, c'est comme ça, depuis toujours je me cause, parfois je me leurre en faisant mine de causer à d'autres mais c'est bien toujours à moi-même que je cause, parce que je crois être le seul confident valable et même possible, le seul à vraiment entendre que tout ça n'est que du vent, un chuchotement sur le vent, voilà, et que ça ne dure que le temps que dure le vent.
lundi 1 décembre 2014
Tandis que Slow Joe s'épuise lentement à tenter d'ouvrir son parapluie automatique, je m'interroge quant à moi vainement sur le sens de ma vie, sur le sens de cette journée à l'image de ma vie, sur le sens de tout ça, de Slow Joe, des parapluies automatiques qui sont censés vous simplifier la vie mais finalement ne vous apportent que des tracas, des petits tracas, plus d'autres petits tracas, puis encore d'autres petits tracas qui s'agglomèrent ça finit par faire une vie, une petite vie ou une grande vie c'est selon, une petite grande vie ou une grande petite vie, je me dis aussi que bientôt je ne verrai plus Slow Joe, qu'il n'y aura donc plus de Slow Joe, non pas que Slow Joe va déménager ou disparaître, il va poursuivre sa routine de Slow Joe, que je commence à bien connaître, il est habitué d'une gargote Place Sathonay qui doit lui rappeler les bouibouis de Bombay et chaque matin il donne la main pour installer les chaises, il va donc continuer et c'est moi qui vais disparaître, au moins un certain temps, il n'y aura plus de cinéma fantôme, plus donc non plus de projectionniste ou de caissier fantôme, de guetteur, car il y a un nouveau patron, du genre très dynamique, très médiatique, un genre de Roi Soleil qui aurait déclaré : Le Cinéma, à Lyon, c'est Moi!... et alors ils vont ravaler la façade, au moins changer l'ampoule de l'enseigne grillée depuis au moins quinze ans, tout remettre aux normes comme on dit, ça prendra donc un certain temps et rien ne dit que je reviendrai plus tard à cette même place, avec ce même état d'esprit, cette tranquillité mine de rien dans le naufrage, mon naufrage dans ce naufrage, car ce sera sans doute plus difficile de me ravaler la mienne de façade et de me remettre aux normes et tout ça qui devrait me rassurer, la remise à flot d'un cinéma qui n'en finissait plus de couler, finalement me désole, tant je me sentais à ma place dans cette interminable agonie.vendredi 7 novembre 2014
S'il n'y avait que des humains de ma sorte, l'espèce s'éteindrait à coup sûr. En dormant. Et ce ne serait pas si mal, je me dis, ce serait même un grand soulagement pour tout le monde. Enfin... soupirerait l'humanité en exhalant sa dernière poumonée... Je comprends de moins en moins ce besoin de se reproduire, de continuer, de penser que ça sera mieux après, de se croire élus de l'Évolution ou d'un dieu alors qu'on n'est bons qu'à chier partout, à faire souffrir atrocement sous prétexte d'exister tout ce qui est, à tout saloper, vraiment tout saloper... Je ne sais même pas si c'est moi, sur la photo. Mais c'est le plus probable. Les autres, sur la photo, sont encore moins ressemblants, alors ça doit être moi. Moi. Oui. Je n'ai pas cette tête, normalement, je crois. Là, je me pinçais les lèvres. Mais c'est moi. Ma mère m'a longtemps reproché de ne pas avoir de photo de moi en uniforme. Les mères, souvent, aiment bien avoir une photo de leur fils en uniforme, on se demande bien pourquoi. J'avais vingt ans, un peu plus, vingt-trois, on m'avait tondu le crâne, donné un uniforme. Tout ça est tellement loin. J'avais péniblement joué le jeu pendant un an. Mon meilleur souvenir : un soir que j'étais garde-chiourme, car j'étais très souvent désigné volontaire pour ce genre de corvée quand les autres partaient en permission, surtout depuis qu'ils m'avaient mis sur la veste un petit grade, chef de poste alors j'étais, chef de poste pour ceci, chef de poste pour cela, planton à l'occasion, un capitaine était passé faire sa revue et n'avait pas trouvé la clé du cachot, merde... on avait cherché, longtemps, il s'était énervé... finalement avait trouvé la clé, qui était dans la serrure de la porte du cachot, pas verrouillée en plus... Car j'avais dîné avec le prisonnier dans sa cellule car malgré peut-être les apparences je suis quelqu'un de chaleureux et le prisonnier, qu'on avait attrapé avec une barrette de shit, pleurnichait dans sa cellule et je lui avais dit c'est pas si grave allez... qu'est-ce qu'on en a à foutre, un peu de shit, merde... c'est pas grand chose... et on avait fini par en rigoler, dans la cellule... Sauf que pour les autres, les militaires, c'était une grosse affaire, de la drogue, ce n'est pas rien et le type a ensuite été transféré dans une vraie prison militaire, pour y purger sa peine, bon... et moi je me suis fait salement engueuler parce que j'avais laissé la clé dans la serrure, pas verrouillée en plus, le capitaine m'a même déclaré passible du trou mais en fin de compte je n'y suis pas allé... J'ai pris tout ça très gravement même si j'avais furieusement en même temps envie de rigoler... D'ailleurs je pourrais dire ça d'à peu près tous les moments graves ou non de ma vie : j'ai pris ça très gravement même si j'avais en même temps furieusement envie de rigoler... Et je n'ai jamais su fermer une porte à clé... D'ailleurs, sur la photo, si je me pince les lèvres, c'est peut-être pour ne pas rigoler et maintenant je me reconnais parfaitement... Ça devait se voir un peu, mon côté narquois, si tu savais comme je t'emmerde, car j'ai toujours été privé de permissions, même si j'étais le meilleur troufion du régiment, celui qui avait fini premier au grand concours inter-bataillons, le soldat increvable, celui qui continuait de marcher même avec les pieds en sang juste pour emmerder le sergent instructeur qui pensait pouvoir me mater et que j'ai fini par semer, ce con, ce pauvre con, comme tous les autres, la nuit, dans l'est, il faisait froid, j'avais sommeil et j'étais pressé d'aller me recoucher... Celui qui tirait dans le mille même en étant myope, le truc zen de ne pas regarder la cible, avec ou sans lunettes, de l'œil gauche ou du droit je dégommais pareillement et c'était parfois un problème car je ne savais jamais de quel côté j'avais remonté la tête de mickey dans la culasse et de quel côté la douille alors jaillirait... Et super habile de mes mains quand il fallait manipuler les armes... Vif à distinguer les amis, les ennemis... Ami!... Ennemi!... L'autre meilleur souvenir c'est quand je suis parti, tout seul, un mois avant tout le monde, car on m'avait refusé pendant un an toute permission, évitant ainsi tous ces lourds rituels de fin de service militaire, la quille, les cuites, braillements, tout ça... de la même façon que j'étais arrivé tout seul, le premier jour, ignorant le camion militaire qui attendait à la sortie de la gare le train de garnison et y allant à pied, tranquillement, libre, avec tous mes cheveux, demandant parfois mon chemin, arrivant en retard et me faisant engueuler par un abruti très quelconque prenant tout ça très au sérieux... Le camion? Ah mais... je ne l'ai pas vu... J'en ai rêvé longtemps, après, de l'armée, ça m'a donc sans doute plus marqué que je le crois... C'est la guerre, on est au front, je suis brigadier-chef, comme autrefois, j'ai donc une poignée d'hommes sous mes ordres... En avant!... Sans doute à cause des films de guerre... J'ai toujours adoré les films de guerre... Ah... Samuel Fuller... La peur, la fatigue, les marches interminables, la fraternité, l'ennemi invisible, la mort qui frappe sans prévenir, tout ça... Et du camion, aussi, j'ai encore rêvé, il n'y a pas longtemps, celui qui attendait le train de garnison, de ce moment, quand j'ai décidé ne ne pas le voir, c'était un sacrément bon moment... Quelques rares fois dans ma vie, ainsi, je me suis senti vraiment libre... Ce camion, personne n'était obligé de le prendre, même si tout le monde ou presque s'y est pressé, comme pour hâter sa fin, un troupeau que j'ai vu se ruer en bêlant... Même si, au bout du compte, c'est vrai, on finit tous de la même façon, misérables, humiliés, tondus... Mais le chemin est différent, voilà...
lundi 20 octobre 2014
Mon père. Sa dernière cigarette, c'est moi qui la lui ai offerte. Je m'en souviens comme si c'était hier. Enfin non, pas exactement, c'est même très lointain, très brumeux. Un de nos meilleurs moments, cette cigarette, dans le hall d'un hôpital, je veux bien me souvenir, à l'époque où on pouvait fumer où on voulait, où on fumait beaucoup, sans trop se soucier des conséquences, comme dans les films de Sautet. Une heure plus tard, l'hôpital appelait, c'est moi qui décrochais : une angine de poitrine, avait dit la dame à l'autre bout du fil. Quelques années plus tard, cancer du poumon, je me souviens sur la radio on aurait dit des araignées, noires mais en fait blanches sur la radio en négatif, et bientôt la boîte en sapin capitonnée de velours violet, papa en survêtement adidas et chaussettes jaunes allongé bien raide dedans, façon sardine, les mains jointes comme il se doit, le teint un peu cireux, l'air un peu trop sérieux. Mais sa dernière cigarette, elle sortait de mon paquet, ça je me souviens très bien. Tu ne m'offrirais pas une cigarette? Bien sûr que si... Tellement content, d'offrir une cigarette à mon père, enfin, et qu'on fume, tranquilles, notre cibiche, enfin complices. De quoi? Complices de quoi? Mais de rien. Complices de Rien, même, avec un grand R. Un bon moment. Un très bon moment. Parfait, même. Sa dernière cigarette... Moi je n'ai pas attendu l'infarctus ni le cancer pour arrêter de fumer, même si je ne
suis à l'abri de rien et je peux bien même crever demain ou dans sept
ans d'un cancer ça ne changera rien à ça : je n'ai pas attendu d'être malade
pour arrêter, moi. J'étais juste fatigué de ça. Et pourtant c'est ce que j'ai préféré dans la vie et de loin, fumer, je me disais même que je fumerais jusqu'à la mort. C'est comme si j'avais trahi. Mais je commençais à me sentir fatigué, très fatigué. Et ça commençait à me rappeler un peu trop mon père, qui lui aussi était très fatigué. Et moi, ma dernière cigarette, pourtant pas très ancienne, je ne m'en souviens déjà plus... Elle n'avait rien de solennel il faut dire, pas plus ni moins qu'une autre et personne ne me l'a offerte, c'est peut-être aussi pour ça. Je l'ai fumée, voilà tout, il y a quelques mois, je ne sais pas combien, je pourrais compter sur mes doigts, savoir à peu près, mais je n'en ai pas envie. Il n'y a pas de date. Il n'y a plus de dates. Je suis comme hors du temps. Peut-être aussi que toute cigarette était la dernière cigarette, celle du condamné, un sursis, une fraction d'éternité, ce n'est pas rien. Et puis alors j'ai fait mon deuil de toutes mes cigarettes qui étaient ma dernière cigarette. J'ai fait aussi mon deuil de mon père. J'ai fait aussi mon deuil de mes pathétiques amours. J'ai fait aussi mon deuil de mes rêves discrets de grandeur. De moi, peut-être aussi un peu. J'ai fait mon deuil de tout. Tout en même temps. En un seul lot. Le lot du Perdant. On ne retrouve pas ce qu'on a perdu. C'est ainsi.






