J'ai blanchi. J'ai demandé à ma coiffeuse une enveloppe pour mettre dedans mes cadavres. On s'est même dit qu'à chaque coupe dorénavant on en mettrait un peu dans une enveloppe, avec la date : 12.06.12, pour suivre l'évolution. Alors elle me sort l'horoscope, elle, tout de suite, les astres, les conjonctions, tout le tremblement... A chaque fois, il y a un gros tas, par terre, de cadavres... Toutes ces doubles spirales d'ADN dedans... On pourrait en faire une perruque, à chaque fois, tellement le tas est gros, ou des moustaches, boucs postiches, ou rembourrer un coussin... ou me cloner des millions, des milliards de fois... Quel gâchis... La bourgeoise à côté sous son casque écoute, les yeux tout ronds, feuilletant son magazine... Elle n'ose pas rigoler... Personne n'ose rigoler... C'est qui ce dingo en tongs et chemise militaire british bien usée qui contemple ses cheveux morts dans sa paume et leur parle tel Hamlet à son crâne?... Mais certaines sont curieuses, viennent même me renifler, me regardent avec de grands yeux de vieilles biches, osent un sourire... Une, même, aujourd'hui, la soixantaine, est venue sentir ma bouche de si près que j'ai cru qu'elle allait m'embrasser, car je venais de fumer une cigarette dehors... Hum... Ça sent bon... Vingt ans qu'elle a arrêté, elle y pense toujours, elle m'explique qu'elle fumait même au dessus de sa baignoire en se lavant les cheveux... Je l'imagine, au dessus de la baignoire, avec sa cigarette, se lavant les cheveux, vingt ans plus tôt, pas mal... vraiment pas mal... elle devait avoir de l'allure... Et, soudain, la mélancolie se diffuse en moi comme un nuage d'encre de seiche, car c'est peut-être ma dernière coupe de cheveux dans le salon de ma coiffeuse... Peut-être douze ans que j'y venais et jamais je n'ai réussi à payer un centime à ma coiffeuse, pas du tout une coiffeuse à 2 balles il faut dire, disciple de Vidal Sassoon, le mec qui a coiffé Mia Farrow dans Rosemary's baby, dont la philosophie était : on n'est pas pressés, c'est de l'Art... On sait quand ça commence, jamais quand ce sera terminé... Et oui, à London, elle y est allée, toute seule perdue dans London, le voir, apprendre, dans sa jeunesse, blonde genre Kim Novak, ne parlant même pas le dialecte, sa petite robe imprimée, son petit sac avec dedans ses ciseaux... C'était son Dieu, le Vidal, son gourou, le Grand Amour pédé, impossible de sa vie et la coiffure était un Art, sinon elle n'aurait été qu'une coiffeuse blonde à deux balles... Quand il est mort, il y a un mois, à Bel Air, Los Angeles, elle en a pleuré à chaudes larmes... Moi je n'en demandais pas tant... l'Art, n'est-ce pas... juste qu'elle me coupe... Fais ce que tu veux, mais coupe, bien court... Avant, j'allais chez l'Arabe, rue de Marseille, sourates à la radio et que des mecs en djellabas, j'aimais l'ambiance, petit coiffeur maigre moustachu aux avant-bras très poilus, shampoing à la brosse métallique, coupe au rasoir, je ressortais la nuque bien rouge, le cuir presqu'en sang, ça durait dix minutes un quart d'heure, c'était une autre histoire... Là, j'avais changé d'environnement, que des bourgeoises d'Ainay, une heure trente en moyenne sur le siège, le moindre cheveu ayant son importance, sa raison d'être, son énergie, comme un trait de Dürer ou un jet de Pollock... Et le salon va fermer... Elle m'a dit qu'elle continuerait de me couper, chez elle, comme autrefois, mais ça ne sera plus jamais pareil... Une petite dame bien propre en tailleur gris est passée et lui a offert une rose jaune, pour la remercier de l'avoir coiffée entre midi et deux... Elle avait un peu la larme à l'œil, ma coiffeuse... Ça va me manquer, tout ça, elle m'a dit... Y-a pas qu'à toi, je lui ai dit...
mardi 12 juin 2012
mercredi 6 juin 2012
Je m'ennuie. Ma porte est sale. Des années que je trouve ma porte sale. C'est encore pire quand je l'ouvre. Le chambranle est tout noir. Des années que je me dis qu'il faudrait que je la nettoie. Un seau, une grosse éponge... Mais, ensuite, les murs paraîtraient sales à côté... Je m'ennuie... Pas toi?... Il fait tout gris, dehors... Des jeunes abrutis passent très fort de la techno à l'étage au dessous et gueulent hystériquement pour se faire entendre par dessus... Ça me rend agressif... Je m'imagine armé d'un sabre japonais débouler chez eux, étripant, démembrant, décapitant à tour de bras, impitoyable, le regard posé au loin... Souvent, je m'imagine avec un sabre japonais, quand je suis envahi... Je m'ennuie... Mais je préfèrerais m'ennuyer en silence... Ils me gâchent mon ennui... Je me suis brûlé un doigt dans le grille-pain... Tout à l'heure, je vais aller m'entraîner au sabre, en bois... J'aime bien... Je pousse des cris... En fait, je n'ai envie que de sabrer... Le reste du temps, je m'ennuie, ces derniers temps... Je m'occupe, je fais ceci, cela, ou alors rien... mais n'ai envie en fait que de sabrer, poussant des cris : Uh!... Iaï!... Chat!... Chat, c'est souvent... Je suis le seul, à pousser des cris... Ils n'osent pas, les autres... Moi : Uh!... Iaï!... Chhhhat!... Je m'imagine, débouler à l'étage au dessous... Uh!... Iaï!... Chhhhat!... Ça me soulagerait... Le guerrier parfait qui dort en moi s'étiole... Ce qu'il lui faudrait, c'est une bonne guerre, à l'ancienne, à l'arme blanche...
vendredi 1 juin 2012
J'ai revu detour. Ce n'est jamais que la 3ème copie que j'acquiers. Hier encore, ça me faisait rager, de ne pas pouvoir trouver mieux que des copies à 2 balles. Sur celle-ci, vers la 45ème minute, l'image se met à onduler fortement de haut en bas, pas trop longtemps heureusement. Mais le reste du temps, ça va, à peu près. En même temps, c'est pas cher, 2 balles, on ne se plaint pas trop alors. C'est pas vraiment net. Le son est un peu sourd. Mais ça peut aller. C'est pas mieux que les 2 autres copies que j'avais, mais c'est pas pire. Il n'y a que des copies à 2 balles de toutes façons, il faut se faire une raison, je vais arrêter d'en chercher d'autres en espérant un miracle, d'autant plus que le cinéma d'Edgar G Ulmer est un cinéma à deux balles, si on veut, tourné à toute allure sur des scénarios souvent improbables avec quelques malheureux dollars tout froissés et poisseux. Detour, c'est peut-être son chef-d'œuvre. J'imagine souvent quelle œuvre il aurait menée s'il avait eu d'autres moyens, si, par exemple, comme Jacques Tourneur, il avait trouvé son Val Lewton, rien de mirobolant, juste de quoi travailler plus proprement. Mais il n'a rien trouvé de mieux que séduire la femme du neveu préféré du patron d'Universal... En même temps, il n'aurait pas été le même Ulmer, s'il n'avait pas séduit la femme du neveu préféré du patron d'Universal et on aurait eu du mal à dégoter un autre poète de ce calibre de la série B voire Z qu'il illumine à lui seul et detour, perle noire au fond d'une poubelle, n'aurait sans doute jamais luit ainsi dans la nuit. Il a trouvé parfois la grâce, dans sa disgrâce. J'en découvre plein, en ce moment, des films d'Ulmer, science-fiction, horreur, film noir, prévention contre la syphilis et caetera et ne trouver que des copies à 2 balles me dérange de moins en moins. Peut-être qu'un jour on se décidera à restaurer ses films et peut-être que ce jour-là, en fin de compte, après l'avoir tellement désiré et m'être tellement plaint de la qualité misérable du matériel existant, j'en serai totalement navré, parce qu'une copie d'un film à 2 balles d'Edgar G Ulmer, il faut peut-être que ce soit un peu aussi à 2 balles, avec des images pas bien nettes qui bougent ou même qui manquent, des brusques changements de luminosité, des blancs parfois tout gris ou au contraire aveuglants, des méchantes rayures, un son pourri, il faut peut-être que ça reste un peu sale, douteux, en somme. La poésie, elle, n'est jamais à 2 balles. (Une seule suffit.)
lundi 21 mai 2012
J'ai vieilli. Je vois bien, j'ai la peau moins élastique. Et je blanchis, alors, les cheveux, de plus en plus... Le Rhône, lui, toujours pareil. Un peu plus loin, en descendant, à même pas cent mètres, il y a un village englouti. On dit que parfois on voit le clocher et le toit des maisons, mais ça m'étonnerait car le Rhône ne peut pas être clair, sinon ce ne serait plus le Rhône. Il est vert avec un soupçon de bleu, opaque. C'est comme ça. Dire que parfois on voit le clocher du village englouti, c'est juste pour attraper les touristes, même si les touristes il n'y en a pas. C'est pour dire quelque chose, alors, pour causer, dans ce pays où il n'y a pas grand chose à dire autrement... A cause du barrage, plus bas, on avait dérouté le Rhône, c'est pour ça, le village englouti... Quand j'étais gamin, ça me faisait beaucoup rêver, cette histoire de village englouti, c'était un genre d'Atlantide quelque part... Et puis il y avait les pertes de la Valserine, plus haut, c'était bien mystérieux aussi... La Valserine, d'un coup, elle disparaissait, sous les rochers... avant de réapparaître, bien plus loin, avant de redisparaître mais cette fois pour de bon dans le Rhône... J'ai vieilli, me suis-je dit, en revenant sur les lieux de mon enfance... J'ai eu envie de m'allonger, sous les arbres, au bord du Rhône, et même de m'endormir, et même que tout s'arrête là où tout avait commencé, dans ce pays où il ne se passe rien et où il n'y a rien à dire... Ça sentait bon l'herbe et les arbres et le Rhône... Des oiseaux chantaient dans les feuillages mouillés, ça m'a rappelé mon enfance dans les bois, d'autres bois...
jeudi 17 mai 2012
J'ai de moins en moins le souci de plaire. Ou alors je l'ai différemment, de façon moins consciente — car je suis toujours très conscient que mes gènes en appellent d'autres et parfois aussi répondent à d'autres. J'ai donc aussi de moins en moins le souci de déplaire, même si parfois je me plais à déplaire (tout comme à plaire) mais c'est bien plus je crois par amusement que par désir de plaire ou de déplaire vraiment. Les gens sont tant sérieux, à propos de tout et de rien, comme si leur vie en dépendait et c'est peut-être vrai que leur vie en dépend, leur vie telle qu'ils la vivent ou telle qu'ils croient la vivre et c'est bien triste alors. Ils savent ceci, ils savent cela, ignorent ceci, ignorent cela... Moi, je ne sais rien et par là même je n'ignore rien non plus... Ça peut sembler très prétentieux, ce qui n'est peut-être qu'une formule qui pour moi n'a pas plus d'importance que me gratter l'oreille... C'est que tout de suite on hiérarchise les phrases... Je me gratte l'oreille... Je ne sais rien et par là même je n'ignore rien non plus... On méprisera la première, jugée d'emblée vulgaire et froncera peut-être un peu les sourcils à la seconde car on estimera qu'elle s'adresse à une région plus haute de notre entendement, qu'elle pourrait avoir des répercussions ô combien plus profondes... Elle serait inscrite sur un fronton antique, elle aurait un impact différent que griffonnée sur un mur de latrines... Et pourquoi l'oreille et pas le nez?... Parce que l'oreille... Si j'avais voulu me gratter le nez, à ce moment-là, je me serais gratté le nez, c'est aussi simple que ça... C'était l'oreille... C'est à cause de l'olivier peut-être aussi... Voir son oreille m'a fait prendre conscience de la mienne... Je l'aurais vu bâiller, je me serais mis moi-même à bâiller... Je me disais, au début, qu'il avait tant de choses à me dire, l'olivier... Je me dis maintenant qu'il a aussi tant de choses à entendre... et me voici soudain intimidé... Je vois alors un cul, à gauche, un très beau cul... Elle est debout, les jambes croisées, me tourne le dos, derrière l'oreille... Quel cul magnifique... Elle sort peut-être de la salle de bain?... J'ai à peine le temps de voir son cul magnifique... Et puis elle disparaît... Elle était tellement pressée de disparaître... Elle avait tellement de choses à faire il faut dire... Mais quel cul magnifique... C'est gravé à jamais là, dans l'olivier... Je me dis alors que c'est peut-être ma vie que me raconte l'olivier... Peut-être alors que l'olivier c'est moi...
mercredi 16 mai 2012
Il a bien des visages, l'olivier, bien même des paysages. Et moi, le cul en l'air, à contempler. Les gens passent, se retournent : C'est qui ce dingo? L'a jamais vu un olivier?... Un pervers qui s'en prendrait aux oliviers?... Il y a tellement de choses à voir il faut dire, dans une ville, une foule de choses intéressantes, des boutiques de ceci, cela, des gens, des animations permanentes... Ça coûte combien ce truc?... Il me le faut!... Et moi, le cul en l'air, nez à nez avec l'olivier, je le touche, je le renifle, le regarde sous toutes les coutures. Aurai-je un jour la connaissance de ne serait-ce que cet olivier? En ai-je vraiment fait le tour en en faisant le tour? Et la petite feuille, l'y est toujours? — Oui, l'y est toujours... mais jusqu'à quand?... Un abruti va bien me l'arracher, ou écraser sa clope dans le trou, voilà bien ce qu'il risque de se passer... C'est vrai que j'ai l'air d'un idiot, comme ça, le cul en l'air, à regarder, toucher, renifler le tronc de l'olivier... mais je m'en fous... J'aurai bien voyagé, en tout cas, aujourd'hui, autour de l'olivier... Que de paysages différents, que d'émotions, tout art est bien pataud à côté de mon olivier... Je dis maintenant MON olivier... Il y en a d'autres, à côté, également plantés dans des gros bacs carrés de planches, sauf que je ne les connais pas encore, les autres, n'ai pas encore ressenti la nécessité d'aller les sentir de plus près... Un peu honteusement, j'admets que leur sort et même leur existence m'indiffèrent... Celui-ci a à peine commencé à me parler, je ne vais pas m'en aller aussitôt... Les oliviers ne sont pas des vitrines qu'on lèche l'une après l'autre... Et que j'aie l'air d'un idiot? Quelque part, ça m'arrange bien... Et que j'en sois vraiment un?... Encore mieux...
lundi 14 mai 2012
L'olivier a fait une feuille, dans un creux. Je l'ai regardée longtemps. Si tendre, la petite feuille, si verte, dans ce tronc tout noueux, sec, torturé comme un bonzaï géant. Si frêle et gracieuse et innocente et insouciante, la petite feuille. Je me suis dit que je viendrais la voir souvent. Survivra-t-elle dans ce monde désolé? (En effet, précisons, elle est toujours à l'abri du soleil.) Croîtra-t-elle? Deviendra-t-elle branche? Elle a poussé dans l'ombre, au bord de ce genre de trou du cul de l'olivier. Pourquoi ici et pas ailleurs? Je me suis perdu longtemps dans mes pensées. J'en suis venu à considérer la feuille indépendamment de l'olivier, comme un corps étranger, un genre de parasite. Et pourtant, c'est toujours l'olivier. Il est tellement sec et noueux qu'on a du mal à l'imaginer produire une si tendre et délicate petite feuille, dans l'ombre en plus, comme en secret. Il faut le voir, le pauvre olivier de ville, planté dans un grand bac carré de planches, sur une place, en bordure d'une terrasse de café, se tordant de douleur en silence, immobile. Ses racines doivent être bien à l'étroit, là dedans, comme les pieds des petites Chinoises, à une époque, qu'on bandait très serrés à en casser les os. La première fois que je l'ai vu, l'olivier, j'en ai ressenti une grande tristesse, de le voir ainsi enfermé dans son enclos de planches. J'ai caressé son tronc rugueux comme le cou d'un vieux très vieux cheval. J'avais même envisagé une opération nocturne, héroïque, pour le libérer. Mais je n'ai rien d'un héros. Juste le type qui prend son café à côté de l'olivier. Et une petite feuille a poussé, tendre, dans l'ombre, en secret. Et je l'ai regardée longtemps. Et je me suis dit que je reviendrais la voir souvent.
lundi 7 mai 2012
Il l'aimait bien, celui-là, Bergman... – Celui-là quoi?… – Ce plan-là... – Oui, c'est vrai qu'il l'a fait plein de fois... – Là, on se dit, ça ne peut être qu'un film de Bergman… – C'est vrai… Ce serait pas... l'attente des femmes?… – On dirait que tu les as tous vus, que tu les connais même tous... Tu te souviens de tout?... Moi, je ne me souviens de rien précisément... Ça pourrait être n'importe quel film de Bergman... – Tout ce que j'ai vu et même vécu, même d'un seul œil et même du coin, en pensant à autre chose, est quelque part dans ma mémoire... Il suffit de bien ranger, après, de mettre des étiquettes sur les tiroirs et de ranger dans les tiroirs et ensuite il n'y a plus qu'à ouvrir les tiroirs pour retrouver ce qu'on a mis dedans... Un mur de tiroirs... Même ce que je n'étais pas conscient de voir est quelque part dedans... Tout... Un chien qui pissait contre un mur un certain jour, une mouette qui a crié, tout... – Un mur... Grand comment?... – Ça dépend des mémoires... de la taille des tiroirs et de leur nombre... – Et elles attendent quoi, là, les femmes?... – Rien... Leurs maris... – C'est rien, les maris?... – Pour ainsi dire... Pas complètement non plus... Alors elles se mettent à causer, en attendant... – Il préférait les femmes, Bergman... Elles sont quand même bien plus fines... – Oui... Les hommes sont lourds, le plus souvent, les maris encore plus que les autres, ils sont dans leur rôle... Ils courent après les jeunettes quand ils sont vieux alors que finalement ce qu'ils recherchent c'est une maman... Des petits garçons perdus... S'ils étaient moins dans leur rôle, ils seraient peut-être moins lourds... – Et les femmes, elles ne sont pas lourdes?... – Ben non... pas chez Bergman en tout cas... Parce qu'elles savent... Et puis elles ont tout leur temps, les femmes, en attendant leurs maris... Elles ont moins besoin aussi d'être quelqu'un, on dirait, socialement, chez Bergman en tout cas, et elles ont donc plus le temps d'être elles-mêmes, de s'ennuyer et de ressentir les choses finement, d'être déçues... Elles souffrent plus, alors... quand l'homme se dilue dans son rôle, peut même s'y oublier... Il est quelqu'un, ou il n'est personne... C'est binaire, comme en informatique, un ou zéro... D'ailleurs, souvent, ceux qui ne sont personne sont bien plus intéressants que ceux qui sont quelqu'un, sauf que la plupart du temps ils n'en savent rien car ils souffrent tellement de ne pas être quelqu'un qu'ils ne voient même pas la richesse infinie, le grand avantage de n'être personne... On croit souvent, à tort, le contraire... Mais quel ennui, tous ces quelqu'uns, tous ces maris... Pas étonnant que les femmes aient besoin de les tromper... – Les femmes, aussi, parfois, sont ennuyeuses, quand elles sont trop actives, trop dans leur rôle, le truc social... – Oui... C'est une fuite… La peur de n'être personne... du vide... Celles qui veulent faire comme les hommes... Fuyant le vide, elles sombrent alors dans le Néant... – N'empêche que c'est ceux-là que les femmes épousent, ceux qui sont quelqu'un, pas ceux qui ne sont personne... Tu dis qu'elles savent, les femmes... Mais en fait elles savent que dalle... – Si si... elles savent... – Alors pourquoi épousent-elles ceux qui sont quelqu'un et non pas ceux qui ne sont personne?... – Par perversité... Elles font des compromis, tout en sachant qu'elles en souffriront... Pour le confort, aussi... Elles n'épousent pas seulement un homme, mais une situation... Là, en fait, la femme, elle est avec ses copines et elle raconte le jour où elle a trompé son mari, dans un sauna sur pilotis, avec un gros poisson qui nageait dans l'eau en dessous qui l'effrayait un peu, au début, elle racontait au type des choses très intimes, très douloureuses et le type lui ne pensait qu'à une chose : être le gros poisson... – En même temps, on le comprend... – Ben oui, on est des hommes, même si nous on n'est personne ça ne nous empêche pas de bander... Car en fait, c'est ça le truc, c'est bander, il n'y a même que ça, être le gros poisson dans l'eau, dessous... – C'est vrai que ça fait toujours bien bander, les films de Bergman... – Parce qu'il devait bander beaucoup, Bergman... Sinon il n'aurait jamais filmé toutes ces femmes sensuelles en plans si serrés... Tu as vu comment il vient, le plan serré, souvent?... C'est tout calme, distant... et d'un coup, sans rupture, la caméra vient tout contre... C'est pour ça aussi que c'est souvent le même plan, qui revient de la même façon, dans les films de Bergman, il n'y a pas trente six mille façons de bander... – C'est quand même bon... les films de Bergman... Moi j'ai toujours un peu l'impression de voir le même film et je viens un peu toujours pour la même raison... – Un peu comme un film porno, mais en vachement mieux... – Au moins, là, on bande... – Et comment... On bande même entièrement... Comme un gros poisson dans un sauna sur pilotis... – La femme serait donc un sauna sur pilotis...




