mercredi 24 février 2010

Parfois on croit être gentil, juste. Puis on se rend compte que l'effet est désastreux. N'était-on pas cruel, plutôt? (Il y a quelques années, j’ai reçu un coup de téléphone, dans l’après-midi, à l'heure du goûter. Une jeune femme dont je n’ai pas reconnu la voix disait, à toute allure, comme une phrase apprise par cœur, que même toute ma gentillesse lui avait fait très mal, avant de raccrocher, sans que j’aie pu dire un mot. Ça m'a hanté longtemps. Je n'ai jamais su qui c'était. Ai imaginé toutes sortes d'histoires. Peut-être seulement une erreur?) Je lui avais bien dit qu'un jour, peut-être, elle changerait de trottoir, en me voyant. Ça l'avait fait rigoler... Oh que non, ce n'était vraiment pas son genre, de changer de trottoir... Et puis, un homme comme moi, elle n'en trouverait pas d'autre, j'étais une sorte de rareté en somme... Ça n'a pas manqué. Pourtant je ne demandais rien, n'espérais même rien, n'étais animé d'aucun désir de revanche. C'était peut-être ça, le problème, pour elle, j'aurais peut-être dû vouloir me venger, ou la reconquérir. Mais j'étais juste inquiet pour elle, pour sa santé. Quelque part, maintenant, ça me rappelle l'histoire du rouge-gorge. Moi, l'oiseau, j'avais envie qu'il s'envole de mes mains, après l'avoir ranimé, même si j'aurais aimé aussi le garder dans mes mains... Mais je n'en avais pas le droit... Bref, une vieille histoire qui elle aussi m'en rappelait une autre. Oui, elle était très jolie, parfois... très jeune aussi... des yeux de chat... une voix très érotique... et puis des seins magnifiques... Ça me rend triste, quand j'y pense... Alors j'essaye de ne pas trop y penser... Elle m'a blessé?... Oui... Mais c'était très supportable... Je lui avais dit, tu sais mon cœur il est déjà brisé depuis longtemps... Moi et mes formules à la con... Mais c'était vrai... Et alors? Quel idiot... S'il n'y a plus de cœur à briser, ça ne vaut peut-être pas la peine... En fait si, ça peut toujours se briser encore un peu, en morceaux de plus en plus petits... Du sable, à la fin, de la poussière... Alors, à la caisse du supermarché, je me retrouve à faire la queue, juste derrière elle, je décide cette fois de ne pas être aimable comme la fois précédente... Je fais la queue à la caisse du supermarché, c'est tout, je n'ai pas fait exprès d'être juste derrière elle, je ne vais pas non plus me cacher, j'en ai marre d'être gentil... La caisse d'à côté se libère, j'y vais, comme je ferais avec n'importe qui devant moi, me retrouve cette fois face à elle... Pas un regard... Elle a sa tête des mauvais jours, peut-être bien celle de tous les jours... Alors on ne se connaît plus, c'est aussi simple que ça... Ce n'est pas la première fois... C'est tellement banal, triste... Ça doit venir de moi, forcément... Parfois, elle vient voir un film dans le cinéma où je travaille, je reconnais sa nuque par le hublot, car je suis physionuquonomiste... Alors j'ai un petit pincement... Ce n'est pas qu'elle me manque... Elle me fait juste souci... Je ne devrais pas... Ça ne me regarde pas après tout, si j'ai tout bien compris... Mais je ne peux pas m'en empêcher... Puis j'ai fait pleurer une fille, à l'aïkido, elle est tombée sur le dos et s'est cognée la tête... J'étais pourtant à genoux, et elle debout, je ne croyais pas qu'elle s'envolerait comme ça dans mon dos, je n'ai rien vu, l'ai à peine sentie s'envoler tellement elle était légère, j'ai juste entendu le bruit, sourd, quand elle est retombée... Toujours l'histoire du rouge-gorge... Elle est restée bien trois minutes sur le dos sans bouger, j'ai imaginé qu'elle était paralysée et qu'elle finirait en fauteuil... Puis, elle s'est mise un peu à remuer... Ensuite, je lui ai tenu la main, pendant qu'elle pleurait, assise sur le banc au bord du tatami, moi toujours à genoux... Elle venait pour voir ce que c'était, l'aïkido... Je me suis senti coupable... J'ai eu très peur qu'elle se soit fait vraiment mal... Elle m'a dit que c'était l'émotion... qu'elle avait trop l'habitude de l'enfouir en elle et qu'elle avait très honte... Non, c'est moi, qui suis honteux, je ne suis qu'une grosse brute... pardon... j'aurais dû... Et puis l'émotion, c'est bien, quand ça sort... Y'a pas à avoir honte... C'est bon, non?... Elle n'est pas revenue, cette jolie petite qui aurait pu être ma fille, avec son charmant accent d'Europe de l'est... Alors, je pensais avoir été doux, avoir fait le mouvement presque au ralenti... Marie, ma maîtresse d'aïkido, m'a un peu fait la leçon... Oui, je suis une brute... Même à genoux, je suis une brute... La nuit suivante, je rêvais que la petite que j'avais failli estropier mourait dans mes bras en pleurant... Mon côté romantique... C'était carrément déchirant... Je ne la connaissais pas... et voilà qu'elle mourait dans mes bras, le visage baigné de larmes... Et il n'y avait plus que ça... C'était le centre de l'Univers... Une sorte de piéta inversée... Tout le reste tournait vaguement autour... Des choses pas complètement affirmées gravitaient, des bouts de paysages, des fragments d'espace-temps, des filaments de mémoire, des objets, des animaux, des gens... dans tous les sens, sur les côtés, en haut comme en bas, à toutes les vitesses... Là était le cœur du Monde...

mercredi 17 février 2010

Il y a des films qui laissent pantois. C'est le cas des films de Serguei Paradjanov. Ça ne ressemble à rien d'autre. Ça pourrait être de l'art brut. Des collages. Il aimait bien les collages. Il était fou ce Serguei? Ben oui. Sinon, ce serait bien terne, tout ça. Il faut avoir été fou soi-même pour vraiment l'apprécier. Sinon, ça reste extérieur, étranger à soi. Il faut avoir parlé avec les oiseaux, ou les biches, s'être perdu dans son propre reflet. Les chevaux de feu, c'est dans l'âme qu'on les monte. Il faut s'agripper à la crinière et bien serrer les jambes car ce sont les plus sauvages et brûlants des chevaux. Paradjanov, c'était peut-être le meilleur ami de Andrei Tarkovski. Tous les deux étaient fascinés par l'eau. Que d'eau... Il y a toujours de l'eau, dans leurs films... Des choses dans l'eau, sur l'eau... Des visages déformés... Mais peut-être que ce sont là nos vrais visages... Que nous dit l'eau?... Elle s'est noyée, Marichka... Le pauvre Ivan... L'eau fut sans doute le premier miroir de l'homme... C'est dans l'eau que Narcisse fut fasciné par son propre reflet... Autant Tarkovski semble réfléchi, concentré, maîtrisant tout, autant Paradjanov semble être dans une sorte de chaos strié de fulgurances, où seule le grâce fait sens... Car il s'agit bien de cela, de grâce... Quoi d'autre mérite vraiment que l'on se brûle sur de tels chevaux?... Qui n'a pas été sur le point de se noyer et, à cet instant, n'a pris conscience de la splendeur de la vie, de la lumière, là-haut, ne peut vraiment ressentir ce plan... Il faut avoir été fou, au moins une fois, et avoir failli se noyer... et avoir aimé... et perdu son amour...

mardi 2 février 2010

La femme mystérieuse de Tokyo attire tous les regards, y compris et surtout ceux des masseurs aveugles. Toujours Hiroshi Shimizu. On reste dans la grâce, tant qu'on y est, avec les masseurs et une femme (anma to onna). Créature de rêve. On fantasme dru. Elle est un peu l'équivalent de l'oiseau migrateur dans le bus d'arigato-san, le mystère incarné, l'érotisme inaccessible, évanescent, comme ce rêve qui se dissipe au réveil inéluctablement. On la croit longtemps une sorte de transposition japonaise de l'Irma Vep des Vampires de Feuillade. C'est en tout cas ce que croit le jeune masseur aveugle envoûté par le parfum de la dame. Nous aussi, dans ce film, on est aveugles et envoûtés par le parfum de la dame, car c'est par les yeux du masseur qu'on la contemple. C'est une image mentale plus que réelle. Une sensation faite image. Fruit trouble et troublant de l'imagination, du désir. Ce plan magnifique en fondus où elle marche sur le pont étroit et fragile comme le fil du temps suspendu, disparaissant, réapparaissant un peu plus loin, redisparaissant, réapparaissant encore plus loin... (Comme chez Mizoguchi, il y a chez Shimizu ce truc du plan sublime, vraiment sublime, épiphanique, qui semble être le cœur de l'œuvre, où une sorte de beauté suffocante nous est révélée et palpite.) Elle nous échappe. On aimerait tant la retenir. Mais comment retenir un rêve? Peut-on, sait-on retenir un rêve? A la fin, on ne sait toujours pas qui est le mystérieux voleur. On s'en fiche. Ce qui semblait être un fil directeur n'a plus aucune importance, s'est même dissout dans l'air, comme dans un rêve. Les pistes, à peine foulées, s'effacent. Il ne s'est donc rien passé? On a seulement... rêvé? On sait juste qu'elle a disparu, cette fois pour de bon, qu'on ne le reverra plus. Déjà, le souvenir de son visage, de sa silhouette tellement gracieuse, s'éloignent. On a beau écarquiller nos yeux intérieurs de rêveurs ou d'aveugles, les contours deviennent flous. Comme si elle n'avait été qu'une impression fugace, une sensation étrange et pénétrante, quelque chose dans l'air qui est passé, comme un éther qui nous a emplis et rendus un peu ivres, ne nous a laissé ensuite que la nostalgie, le mal de la nuit... Qui? Elle, là, qu'on a rêvée. Ou bien était-elle réelle? Qu'est-ce que ça change... Elle a gardé tout son mystère. On trouve ça tellement beau, même si on est doucement déchiré, légèrement, infiniment inconsolable.

dimanche 31 janvier 2010

Arigato-san (Monsieur Merci) est chauffeur de bus. Ce n'est pas rien. Comme il est très gentil et plutôt beau garçon, toutes les filles sont un peu amoureuses de lui, dans le bus, mais aussi sur la route. Il connaît toutes les histoires. Tout ce qui se passe dans son bus lui est familier, mais aussi sur la route. Il connaît tout le monde et tout le monde le connaît. On lui confie des missions, des messages à délivrer, des tombes à visiter, un disque à acheter parce que les jeunes filles s'ennuient, à la campagne. Il est toujours de bonne volonté, désintéressé, jamais pressé. C'est le meilleur des chauffeurs de bus. On va jusqu'à rater le bus précédent, pour voyager dans le sien, même s'il faut attendre des heures. Comme il dit sans arrêt merci avec un grand sourire et un geste de la main, on a fini par l'appeler Monsieur Merci. Une jeune fille accompagnée de sa mère se rend à Tokyo où elle sera vendue comme prostituée. Elles n'ont pas tellement le choix. On ne juge pas. C'est la vie. D'un seul coup d'œil dans le rétroviseur, il a tout compris. Lui qui est tellement joyeux de nature, ça le rend soucieux et même triste. En même temps, il a économisé assez pour s'acheter une chevrolet d'occasion et abandonner son vieux bus, c'est un peu son rêve. Un bel oiseau migrateur lui glisse à l'oreille que s'il décidait de ne pas acheter la chevrolet, alors peut-être que la tendre jeune fille ne serait pas forcée de se prostituer. C'est qu'il s'en passe des choses, dans le bus de Monsieur Merci, à 20 à l'heure, dans ce somptueux road-movie de Hiroshi Shimizu. (L'histoire est de Kawabata, que j'ai découvert la même semaine que Shimizu.) En 1936, au Japon, Hiroshi Shimizu tournait en extérieur des histoires simples, d'un style et d'une élégance incomparables. La nouvelle vague n'a pas inventé grand chose. Tout en disant ça, je vois la vague de Hokusaï. Je pense alors à Maine Océan, de Jacques Rozier. Et puis aussi à l'expédition, de Satyajit Ray. Si j'avais un cinéma, je programmerais les trois, l'un derrière l'autre, en commençant par le plus récent. On finirait par Arigato-san, de Hiroshi Shimizu. On en serait ravi, drôlement ému, le cœur tout ondoyant, ne sachant s'il faut sourire ou pleurer. On rentrerait chez soi lavé de tout à-priori évolutionniste, porté, par delà les âges et les cultures, par la même vague. Ce n'est pas la nouvelle vague. C'est juste la vague. Elle serait même plutôt très ancienne, comme je vois les choses, cette vague, pour ne pas dire sans âge, et c'est très bien ainsi.

jeudi 28 janvier 2010

"Je n'ai pas l'habitude d'être heureuse, c'est drôle, ça fait mal..." Qui se souvient encore de Janet Gaynor? Et de Charles Farrell?... Lui, dès les premières images de 7th heaven, de Frank Borzage, je me suis dit, il devait jouer dans l'aurore... Et elle, oui, j'en suis presque sûr, c'était dans city girl... On ne peut pas l'oublier... C'est gravé à jamais dans la mémoire... J'en donnerais ma main à couper... En fait, c'est elle, qui jouait dans l'aurore... et lui, dans city girl... En tout cas, même si je me suis trompé, c'était dans un film de Murnau... Et ils n'ont joué que dans un seul film de Murnau, alors... Ce qui veut dire peut-être aussi que pour moi, dans mon souvenir, le couple de l'aurore ou celui de city girl, c'est Janet Gaynor et Charles Farrell, même si c'est faux, c'est ma vérité à moi... En cherchant un peu, j'apprends que Murnau voulait que ce soit elle, aux côtés de Farrell, dans city girl... Murnau avait donc rêvé son film avec ce couple-là... Alors, je ne me suis pas vraiment trompé... Ma vérité dépasse même, d'une certaine façon, la réalité historique... (Ça ne m'étonnerait pas que Murnau, tournant city girl, ait dirigé l'actrice comme s'il s'était agi de Janet Gaynor... Alors, c'était un peu Janet Gaynor, quelque part, pour Murnau et pour moi, qui jouait dans ce film...) En attendant, c'est Borzage, qui les a réunis pour la première fois, dans 7th heaven, en 1927, la même année que l'aurore... Ça devint même son couple fétiche, si on peut dire et certainement l'un des plus beaux couples du cinéma muet et même du cinéma tout court... C'est un rêve... Borzage filme du rêve... Lui, au début, son rêve c'est d'être balayeur et de rencontrer une belle blonde... Elle, son rêve... Rêve-t-elle?... On ne l'imagine pas projeter quoi que ce soit, tellement son quotidien est dur, noir, mais elle est tellement... En fait, c'est elle, le rêve... Lui, au début, cette petite chose toute fragile et misérable sur le trottoir, qui n'est même pas blonde en plus, ce n'est pas du tout son rêve... En même temps, il est troublé... Qui ne le serait pas?... Et puis... Non, c'est trop beau pour être raconté... Le bonheur, cette toute petite chose... Alors moi j'en ai les yeux tout mouillés, voilà, puis je ris, doucement... pas un rire éclatant de joie ou réaction à un effet comique... un rire ému plutôt, de bonheur, c'est tellement inattendu... et puis c'est là... Il est assis sur une chaise, elle lui coupe les cheveux... Non, ce n'est pas vulgaire, le bonheur, c'est même tout le contraire de vulgaire... Et puis c'est vrai, ce qu'elle dit, ça fait mal, aussi, là... surtout quand on n'est pas habitué... Mais quel film... Un rêve... D'une élégance, en plus... D'une sensualité...

lundi 25 janvier 2010

Il aura fallu que Morris Engel soit mort depuis quatre ou cinq ans pour qu'on ressorte enfin le petit fugitif. Les cahiers du cinéma en avaient pourtant parlé avec enthousiasme, en 1953, lors de sa sortie. Il faisait même la couverture du fameux numéro dans lequel Truffaut réglait ses comptes avec le cinéma français à papa. Il fut honoré en outre, cette même année, d'un lion d'argent, à Venise, ex aequo avec les contes de la lune vague après la pluie. Autant le second est devenu à juste titre un incontournable classique, comme la plupart des films de Mizoguchi, qui, le pauvre, tel un sisyphe, toujours à rouler son caillou, semblait condamné à ne faire que des chefs-d'œuvre, autant le premier semble avoir été incompréhensiblement oublié tout ce temps. Mort à Venise, donc. Pourtant, quelle fraîcheur, quelle liberté, quelle poésie, quelle grâce. Avec une poignée de dollars, une caméra qu'il avait lui-même bricolée, un type faisait du cinéma. C'était aussi simple que ça. Quand on parle de cinéma indépendant américain, il semble si peu indépendant, comparé aux films d'Engel et de sa bande. Lovers and Lollipops est également d'une grâce absolue. Je me demande pourquoi on nous a caché ces petites choses si longtemps. Aucun effet gratuit, dans ces films, c'est vraiment du cinéma à l'état pur, de la cinématographie. Ça m'a beaucoup ému. Mon enfance a ressurgi, dans ce qu'elle avait de plus aventureux. Puis, car je suis sans doute dans une période où je déniche des joyaux, je tombe sur japanese girls at the harbour (je n'ose pas donner une traduction française du titre original, minato no nihon musume, car je ne lis pas le japonais...) film muet de 1933, de Hiroshi Shimizu, qui était un grand pote du grand Ozu, à ce que j'ai cru comprendre. C'est peut-être pour ça, qu'on l'a oublié. Si Ozu était la lumière, alors Shimizu était l'ombre. Si Ozu était l'ombre, alors Shimizu était la lumière. Tout n'est que mouvement, Chez Shimizu, quand Ozu se destinait à l'immobilité. Ah... le plan de la pelote de laine... On imagine longtemps qu'un chat est en train de jouer avec... avant de comprendre que ce sont les danseurs qui se sont emmêlés les pieds dedans... Ça semble anodin, amusant, léger, mais c'est tellement cruel... Un chat, il faut dire, ça peut être très cruel, en jouant... Le destin serait-il un chat et nos vies des pelotes de laine?... Et puis ce travelling, d'une fenêtre l'autre... Que de beauté... Il pleut sur le carreau... Le pot, dehors, a commencé à déborder... Et puis ces femmes... qui se promènent... ces visages... J'en avais les larmes aux yeux, tellement c'était beau, mon petit cœur tout serré... Un mélange de simplicité et de sophistication que je n'avais jamais vu ailleurs... Comme si ça ne suffisait pas, quelques jours plus tard, je suis tombé sur wings (krylya, en vo, mais comme je ne connais pas le russe...) de Larisa Shepitko, tourné en 1966, l'année de ma naissance. Et me voilà encore tout retourné... Les regrets, la frustration, puis tous les rêves qui reviennent, l'espoir de nouveau, l'ivresse, être de nouveau dans le ciel... Comme elle est belle, quand elle est dans les airs... J'en avais des frissons, à la fin, sur le sommet du crâne... Et elle, pourquoi l'a-t-on oubliée... Oui, d'accord, elle était l'épouse d'Elem Klimov... Oui, requiem pour un massacre (que j'avais revu une semaine auparavant, sans connaître du tout le lien entre Elem et Larisa) c'était sacrément monstrueux, je suis bien d'accord... Mais quand même, krylya, c'est infiniment plus... aérien... poétique, à mon sens... Non?... Ça ne me remue pas pour des raisons morales ou politiques... C'est métaphysique... Et puis la forme, la façon de nous embobiner tout ça, il y a quelque chose là aussi que je n'ai jamais vu ailleurs, qui n'appartient qu'à Larisa... Je ne saurais même pas en parler de façon rationnelle, tellement ça sort de mes catégories, de mes idées du cinéma, ça ne ressemble à rien d'autre de connu, parce que c'est neuf, tout comme les deux films dont j'ai parlé précédemment, ce qui les unit dans une trinité connue de moi seul... Alors ensuite, de la même Larisa, dans la foulée, je vois the ascent (voskhozhdeniye)... Là aussi, j'en ressors tout vacillant, tout embué... Mais... mais... Pourquoi nous avoir caché ça?... On sait qu'on ne les oubliera pas, ces films-là, ce n'est pas possible, c'est tellement... autre... something else, comme disait Ornette Coleman. Mais pourquoi alors les a-t-on oubliés?... Oui, à la même époque, en URSS, il y avait un jeune type aussi, qui s'appelait Andreï Tarkovski et qui commençait à faire des films pas trop vilains... Oui, c'est vrai... Un autre, aussi, ils étaient potes, qui s'appelait Paradjanov... Oui... Mais était-ce une raison pour oublier Larisa Shepitko?!!!... Elle est morte à 40 ans dans un accident de voiture?!!!... James Dean aussi!!!... Elle n'a fait que 4 films?... Mais c'est déjà énorme, je trouve... En même temps, quelque part, je trouve ça beau, d'être oublié... On imagine toutes les merveilles oubliées qui réapparaîtront peut-être un jour, mais peut-être pas... Et alors?... Qu'est-ce que ça fait?... Est-ce tellement important?... En tout cas, voir tous ces films vraiment extraordinaires en même pas une semaine, c'est presque du gâchis, comme se gaver de foie gras pour Noël... Il faudra savoir accepter de revenir à des semaines moins (vo)lumineuses, au pain sec et à l'eau... Atterris, mon garçon...
Voici donc la tasse à café de la mémé Léontine. Celle qui, un jour, a sué une larme de sang. (Il faudrait que je songe à repeindre mes rebords de fenêtre, ainsi que mes fenêtres, peut-être aussi l'appartement tout entier... Je suis tellement velléitaire, pour ce genre de chose... Et pourquoi ne pas laisser le temps se charger de tout ça?... Moi aussi, inéluctablement, je vais me délabrer...) Depuis tout petit, je l'avais remarquée, dans le buffet, la tasse. Ma grand-mère n'a jamais voulu me la donner. Je ne pouvais même pas la toucher. Elle me faisait les gros yeux... Elle y tenait. Même si elle ne servait plus. C'était la tasse dans laquelle sa mère buvait son café. Elle l'avait toujours avec elle. Elle ne possédait même que cela, cette petite tasse ordinaire. Si elle avait bu son café dans un autre récipient, il n'aurait sans doute pas eu le même goût. Le moment du café en aurait sans doute même été gâché. Je regardais la tasse, dans le buffet. Elle m'attirait, je ne saurais raisonnablement dire pourquoi. Une certaine douceur s'en dégageait, peut-être, une douceur un peu triste, un peu fanée, qui invitait peut-être à la rêverie. Un lien avec une personne que je n'avais pas connue, dont je n'avais aucun souvenir, mais qui pourtant m'avait tenu dans ses bras. Elle était douce, gentille, frêle, effacée, voilà ce que je ressentais, que je ressens toujours. Car je rêvais beaucoup, quand j'étais petit. (Et même après.) Peut-être m'en souvenais-je, inconsciemment, de Léontine, née Daudet, qui m'avait tenu dans ses petits bras tout maigres... Pour finir, une petite lettre, prise au hasard dans le paquet entouré d'un vieux lacet...

le 1er aute

Bien Cher tous Deux mots pour faire reponce atalettre que jevien Derecevoir bien heureuse De vous savoir tous en bonne santeè pour teDire que moi savas pas bien mes sapas ceras bien tu meDit que les petits vienne Jeudit je suit bien contemp voila mon travail que je fait je mechouefe je meleve in possible De partir peutetre Dans quelque jours pour le moment il fait bien beaus pour Celina pas Des nouvelles pas De reponce cet bien lafilles De sont Perre je fini en vous enbrasant tous

Leontine
A 43 ans, je découvre Yasunari Kawabata. Juste ce que j'avais besoin de lire en ce moment. Dans un état proche de l'envoûtement, j'ai lu coup sur coup les belles endormies et nuée d'oiseaux blancs. Ça a créé en moi des résonances, comme si le roman se ramifiait en moi, se greffait même à mon roman personnel. J'aime le style limpide et précis, ce mélange de sensualité et d'onirisme, de cruauté et de tendresse. Cette sacralisation toute japonaise des choses. Le contenu est pauvre, sans le contenant qui lui convient. Cette quête permanente de l'instant parfait, qui est un art de chaque instant, forcément éphémère, forcément générateur de mélancolie et parfois même mortel, passée la floraison. (La pratique du go, puis et surtout celle de l'aïkido, m'ont appris l'importance primordiale de la forme. Quand la forme est belle, elle est juste. C'est même plutôt quand elle est juste, qu'elle devient belle. Il y a un équilibre, une harmonie, qui se voit, qui se sent. Quand la forme est laide, tout semble malade. La quête est celle de l'instant qui ne se répète jamais tout à fait, qu'on ne peut jamais figer. On ne le possède jamais totalement, même si on croit connaître le geste qui nous y a mené, le chemin. Sauf que ce n'est jamais tout à fait le même chemin. Car entre temps le monde a changé, les choses, nous-mêmes avons changé. On ne peut le reproduire à l'identique, l'instant. A cet instant, on fait vraiment partie du monde, comme une bête, ou mieux encore comme une plante, ou mieux encore comme un caillou, ou mieux encore comme un souffle. L'artiste est celui qui sait créer cet instant en le sachant éphémère. Tout est dans le geste, le mouvement, la respiration.) Je me suis souvenu de cette petite tasse qui appartenait à mon arrière-grand-mère Léontine. (Elle est morte quand j'étais tout petit, je ne me souviens plus, il faudra que je demande à ma mère.) Elle y buvait son café. Elle était très pauvre. Ne possédait que ça. Ma grand-mère la gardait dans le buffet comme une relique. Ça lui rappelait sa mère, assise penchée au dessus de la toile cirée à côté du fourneau, buvant silencieusement son café. (Elle en parlait avec tristesse, tendresse, la larme à l'œil, comme si ces moments du café avaient été les seuls moments heureux, même si, de son vivant, elle n'avait pas toujours été tendre avec la Léontine, qui était venue vivre un temps chez elle à la mort de son mari, un fardeau, on la mettait dans un coin, comme une vieille chose qu'on hésitait encore à jeter, encombrante, elle qui était si menue, discrète, on la regardait de travers... Quel réconfort ce devait être alors pour elle, de sentir la chaleur du café sur la terre cuite de sa tasse...) Il ne fallait surtout pas la toucher, sa tasse. On risquait de la faire tomber. C'était fragile, précieux. Elle avait déjà été rafistolée une fois. Quand ma grand-mère est morte, j'ai récupéré la petite tasse de la mémé Léontine. (Ainsi qu'un petit paquet de fines lettres soigneusement serrées par un très vieux lacet.) Elle aurait sinon fini à la poubelle, cette vieille tasse qui n'avait de valeur que pour ma grand-mère et pour moi aussi un petit peu qui en savais l'histoire. J'ai pris l'habitude alors d'y prendre mon café. C'était la tasse qui convenait. Mon café n'avait plus la même saveur. Le moment n'avait plus rien d'anodin. J'étais comblé, heureux. Désormais, je ne prendrais plus mon café que dans cette petite tasse... Jusqu'au jour où, sur la face externe de la tasse, le long de la fissure en Y qui avait été colmatée, j'ai vu se former une larme, épaisse, sombre... Je l'ai recueillie avec mon doigt... Elle était rouge foncé, poisseuse comme un sang bien épais... J'en ai eu un long frisson d'effroi, me souvenant que la mémé Léontine était très pieuse, j'étais comme une bernadette voyant une statue de la vierge pleurer des larmes de sang, moi qui suis un vrai mécréant, en tout cas pas du tout catholique, même si je me disais en même temps qu'il devait s'agir de la colle qui avait servi à rafistoler la tasse qui s'était liquéfiée à la chaleur du café. Quelques jours plus tard, au téléphone, j'en ai parlé à ma mère, qui s'appelle Yvette et qui raffole de ce genre d'anecdote familiale. Comment? La tasse de la mémé Léontine? Je ne vois pas... Mais si, tu sais, celle qui était dans le buffet et qu'il ne fallait surtout pas toucher!... Non, vraiment, je ne vois pas... Depuis, même si je l'ai conservée, je ne bois plus dans la petite tasse de la mémé Léontine. (J'ai même arrêté, quelques années plus tard, de boire du café.)