lundi 1 octobre 2012

Une seule chose me manque vraiment, depuis que je suis mort. C'est fumer. S'il y a une chose que j'ai aimée, dans cette vie, c'est bien ça. J'essaye de ne pas trop y penser, sinon je vais finir par regretter d'être mort. Ça va même devenir l'enfer. Je m'en grillerais bien une, quand même... Avec un petit café. Je mettrais un disque de Thelonious Monk... J'écoutais souvent Solo Monk... En boucle... Sphère, ses parents l'avaient aussi prénommé... Souvent, dans les gares, les aéroports, il se mettait à tourner sur lui-même comme un dervish... Sphère... Mes orteils en éventail de paresseux se mettraient alors doucement à remuer... Sphère... La vie, quand même, parfois et même souvent, c'était pas mal. Il y avait comme ça des petits moments parfaits... Je venais de m'offrir une nouvelle cafetière expresso, calandre chromée, 19 bars sous le capot, ça dépotait... Quelques jours avant de trépasser, j'étais allé voir mon médecin, pour des histoires de cholestérol... Tes taux ne sont pas non plus énormes, qu'il m'avait dit... On avait comparé avec les siens... Il m'enterrait... Et puis ta tension est bonne... Un an auparavant, alors que je dépassais à peine, ç'avait été le branle-bas de combat, il avait froncé les sourcils gravement, me faisant des petits dessins avec du gras qui souriait et du gras qui faisait la grimace, que je comprenne bien, moi à qui il faut toujours faire un dessin, que l'heure était grave, que la guerre était à nos portes, réunion d'état-major et tout, les cartes et la boussole, on va les attaquer par là, par surprise, réglons nos montres, tenue de camouflage, percer leur flanc gauche puis les prendre à revers, baïonnette au canon, la passion guerrière nous avait submergés... Moi, bon petit soldat et même héros dans l'âme, garde-à-vous!... repos!... revue de paquetage, démontant remontant même mon arme les yeux bandés les mains derrière le dos, l'œil vif, ami!... ennemi!... ami!... Et maintenant, alors qu'il me semblait avoir crevé le mur du gras, envahi par l'ennemi, il me disait que finalement... il n'y en avait pas tant que ça... De toutes façons, j'avais tiré avant de venir mes propres conclusions, m'étais même remis à bouffer modérément du saucisson et à boire du vin rouge... Si le bon gras dans mon sang se transformait en mauvais, passait en masse à l'ennemi, autant alors bouffer directement du mauvais, qui était tellement bon... Méfie-toi de tes amis, choie tes ennemis, je retournais ainsi à mon Sun Tzu... Tout n'était plus question désormais pour moi que de gras global... Et ceux qui crèvent de faim alors, ils en ont du cholestérol, hein?... Je lui avais parlé aussi de mes crottes... Comme elles avaient changé, depuis un an, avec toutes ces sardines... Il m'avait alors parlé de Gandhi, qui lui aussi était coprologue du dimanche... Et puis peut-être aussi que tu fumes un peu trop, m'étais-je dit... Dans ce brouillard épais, on ne distinguait même plus les amis des ennemis... Et il m'avait dit la même chose, quelques jours plus tard, quand je m'étais déjà résolu à fumer moins... Que chaque cigarette soit comme la dernière... parfaite... une brume légère, un petit nuage paresseux dans le ciel tout bleu, le signal d'un Indien... Bon, c'est ma pause, on va s'en griller une? qu'il m'avait dit. Et on était sortis, mon médecin et moi, on s'était un peu éloignés de son cabinet, que des patients ne risquent pas de nous voir, il pleuvait, on s'était abrités sous l'auvent d'un fleuriste et on s'en était grillé une, continuant à parler avec passion de Gandhi et de ses crottes...

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