lundi 17 décembre 2012

J'ai quand même eu l'énergie et juste avant l'envie ou alors l'idée de lever un bras. Depuis le temps que j'étais là sans bouger et parfois même sans respirer. Égal à une chaise. Égal plutôt à un canapé dans ce cas à mémoire de forme. À mémoire de forme. J'avais fini par ne faire plus qu'un avec lui, lui prêtant ma forme, me lovant dans sa mémoire infinie. Hybridation plus ou moins réussie. Parfois quand même une partie de moi s'échappait. Une partie informe. Une partie rebelle à toute absorption car rebelle à toute mise en forme et donc à toute mémoire de forme. Non! Je ne suis pas un canapé! Mais quoi, alors?... Un ermite, peut-être, je me suis dit, considérant mes ongles de pieds et de mains qui avaient tant poussé en mon absence, mes cheveux en broussaille, ma barbe collante, le fumet capiteux qui émanait de moi. J'ai regardé ma montre. Oui, mais quel jour? je me suis demandé. Et quel mois? Quand j'ai su, j'ai fait les yeux tout ronds. J'ai alors allumé la radio. Savoir ou en était un peu le monde. Pas grands changements. Ai consulté mes différentes messageries. Personne n'avait cherché à me joindre. Ouf. J'ai mis du temps à me redresser, tant mon corps était solidaire du canapé. Avant d'atteindre la station debout j'ai dû longuement me masser les jambes dont les muscles semblaient avoir fondu. Sous la douche brûlante, j'ai dû m'asseoir, car la tête me tournait et mes cannes flageolaient. Me lavant les cheveux, je me suis souvenu que je n'avais plus de coiffeuse, partie à la retraite, qu'il faudrait que je m'en trouve une autre et ça m'a plongé dans une terreur abyssale, comme si le monde que je retrouvais n'était plus du tout le même monde et qu'il fallait que je reprenne tout du début, que je réapprenne à vivre. Ça m'avait pris tellement de temps pour en arriver là, pour avoir quelques repères plus ou moins fiables, rassurants et là soudain je me retrouvais dans un monde étranger, sans mémoire de forme, de moi. Tous mes itinéraires avaient disparu. Le labyrinthe avait changé de forme. Comment allais-je faire? Les salons de coiffure ne manquaient pas. Il y en avait même tellement. Mais lequel choisir? Oserai-je pousser la porte? Comment sera la shampouineuse? Autrefois, elle était blonde, douce et pulpeuse, sentait un peu comme l'herbe fraichement coupée et le lait, j'aurais passé ma vie la tête renversée dans la cuvette. Si le paradis existe, ça doit ressembler à ça, abandonné aux doigts experts d'une shampouineuse. Mais pas n'importe laquelle. Partir, au petit bonheur, redécouvrir le monde, je me suis dit alors en me rasant le nez collé au petit miroir pendu au dessus de l'évier, car il ne s'agissait pas seulement de retrouver une coiffeuse et une shampouineuse mais de retrouver le monde, au moins un monde, un petit monde déjà. Ma tête s'est remise à tourner, envahie par l'excitation mêlée à la peur de l'Inconnu. Un tel projet, soudain. J'ai dû m'asseoir. Pas trop vite, je me suis dit. Le monde est-il à mémoire de forme? je me suis demandé. La question m'a occupé longtemps en me coupant les ongles, dans la cuisine, les pieds sur une chaise. Je suis repassé dans le salon, ai regardé longuement le canapé qui avait repris sa forme de canapé, impersonnel, sans moi dedans, ai été tenté d'y retourner pour de nouveau m'y perdre. Mais j'ai résisté. J'ai résisté aussi à la tentation de sortir aussitôt dans le monde et le parcourir en courant et riant comme un gamin récemment bipède au printemps. Ne pas se précipiter. On n'était pas au printemps. L'ivresse pourrait m'être fatale. Je suis retourné dans la cuisine, me suis fait un petit café, l'ai bu tranquillement, puis un deuxième, en écoutant la radio, des voix, assis sur une chaise en paille qui grinçait au moindre de mes mouvements, me disant qu'elle n'était pas à mémoire de forme, la chaise, seulement une station temporaire, que le monde non plus n'était sans doute pas à mémoire de forme même si la question continuait quand même de se poser et que tout même était tellement douteux, sujet à questionnements sans fin, sans issue, le coude sur la table, me massant le menton, jetant parfois un œil par la fenêtre, les toits de tuiles orangées, les cheminées, le ciel tout gris.

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